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Article paru dans le numéro 124, hiver 2006, de la revue Lettres québécoises (page 19).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visite au jardin de ses souvenirs

Un premier roman parfaitement maîtrisé

 

Le jardin en Espagne du titre, c’est celui du Généralife, situé à côté de l’Alhambra, à Grenade, un jardin aménagé au XIIIe siècle sous le règne du sultan Muhammed I.  Suite à une promesse faite à son mari, Maria, la narratrice, y effectue une visite dont les étapes structurent le roman.

Un jardin

Précédé du plan officiel du jardin, le roman est en effet divisé en quinze chapitres qui correspondent aux quinze espaces indiqués sur le plan. Chaque chapitre s’ouvre sur la description, parfois émaillée d’informations historiques, de l’espace correspondant. Maria, qui est peintre, et dont le mari est architecte, est très sensible aux divers agencements du lieu. Ses descriptions, précises et empreintes de lyrisme, sont très sensuelles; elles évoquent «la lumière se décompos[ant] dans la vapeur des bassins» (p. 82), «l’odeur du jujubier, de l’eau fraîche, du vent tiède, des figues mûres» (p. 146), «la musique des feuilles, des oiseaux et des cascades» (p. 163), etc. Elles font aussi souvent référence à l’eau, omniprésente dans le jardin.

Des souvenirs

Symbole par excellence du temps qui passe, l’eau est naturellement associée aux souvenirs de Maria qui, eux, constituent l’essentiel du roman. Dans chaque chapitre, en effet, la description de l’espace est suivie de la narration d’un souvenir. Dans le premier, la narratrice, enfant, écoute sa mère lui raconter l’histoire de son arrière grand-mère. Dans le deuxième, Maria se rappelle avoir voulu visiter, à cinq ans, «l’autre pays» dont lui parlait son oncle Juan. Par la suite, elle se souvient de son amie Anne-Rose, de son premier coup de foudre, à 13 ans, de la fois où elle a posé nue, au conservatoire des beaux-arts où elle a étudié, de 18 à 22 ans, de la rencontre de son mari, Issa, de son mariage, de son premier accouchement, etc. Dans le quinzième chapitre, son mari l’incite à aller visiter le Généralife. La visite, qui a lieu quelques mois plus tard, ne dure que quelques heures, mais lorsque Maria quitte le jardin, c’est plus de trente ans de sa vie qu’elle a évoqués. Un épilogue la ramène chez elle au lendemain de sa visite. Le passé rejoint ainsi le présent.

De la sérénité

Au début du roman, la narratrice affirme: «Mais ici, tout [est] calme, et l’impulsion trop fougueuse se vo[it] tantôt ravie par le coloris chatoyant d’une fleur, tantôt par la volupté d’un effluve» (p. 11). Ce calme, il imprègne tout le roman. Malgré les événements dramatiques qui jalonnent sa vie et malgré la mort, très présente, Maria reste sereine et se raconte sans pathos. L’émotion, toujours juste, n’est jamais appuyée et elle est servie par une écriture tout en finesse. On en sort troublé mais apaisé. Un très beau roman, assurément!

Josée Bonneville

Katia Canciani, Un jardin en Espagne. Retour au Généralife, Les Éditions David, coll. «Voix narratives et oniriques», 2006, 240 pages, 18$.

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