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Article paru dans le numéro 141, printemps 2011, de la revue Lettres québécoises (page 32).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'm'accuse! (et drôlement)

Si Massoud Al-Rachid – aussi connu sous le nom de Jean Leloup – n'avait pas pris un habit hallucinogène et qu'il s'était contenté d'une vie d'une aussi « affligeante banalitude » que celle de Luc Bureau, il nous aurait sans doute donné des récits comme ceux-ci...

 

Pré-Ambule

«APITOIEMENT : […] Les écrivains, qui doivent affronter la désinvolture cynique de la critique, l'insensibilité encroûtée des éditeurs, le parti pris tenace des libraires, la jalousie inavouée des confrères, sans compter la médiocrité navrante de leurs oeuvres, sont particulièrement doués pour ce type d'exercice. […] Ô Satan, prends pitié!» (p. 35)

 

Ambule

[Ces sous-titres, empruntés au recueil (p. 145-146), relèvent d’un cabotinage qui n’est pas généralisé; le chroniqueur, tout aussi futilement facétieux que l’auteur de ces récits, ne peut s’empêcher de leur faire écho.] Si le plaisir de l'un, c'est de voir l'autre se casser le cou, qu'en est-il de la jouissance à le voir s'apitoyer ensuite sur ses errements? C'est à ce spectacle que nous sommes conviés. Si certains livres semblent conçus comme des films, ce recueil tient beaucoup du spectacle humoristique, spectacle toujours ponctué d’un moment tendre, comme dans la nouvelle «Pourquoi je suis géographe?»

 

Avec son ton narquois dénué de prétention, l'écrivain convie négligemment, mais sans sous-estimer leur pouvoir d'évocation, autant Noël du Fail et Woody Allen que Sénèque, Rimbaud, La Bible, Johnny Cash, Thalès de Milet, Anita Eckberg, le David de Michel-Ange, Hadès, le lieutenant Drogo dans Le désert des Tartares, Pamela Anderson et Ignace Surprenant (oui, oui...). Luc Bureau a parfaitement assimilé le contrat qui lie l'auteur de tels récits à son lecteur et il en restitue l’esprit de manière «si claire et précise qu'un notaire en [prendrait] sans doute ombrage et se [suiciderait].» (p. 70)  

L'écrivain semble profondément marqué au fer rouge judéo-chrétien. Bien qu’il emploie des mots comme « onychophagie » ou «hure» et qu’il sait ce qu'est le «potage de Crécy», c’est son ignorance du mot «serpillière» qu’il tient à étaler (La serpillière d’Ahmed).

 

On apprend beaucoup, en lisant Luc Bureau, parfois au détour d'une phrase : « […] sainte Thérèse de l'enfant-Jésus, très forte en miracles » (p. 113); on acquiert des connaissances qui, souvent, nous sont assénés sans retenue : « La possession d'un fort taureau hausse davantage le statut d'un paysan que la jouissance d'un porc, d'un mouton ou d'un dindon.» (p. 28); et quelquefois on nous interpelle directement, d'une manière sadiquement interrogative : « Est-ce que vous écrivez, vous, à des Joroslav Smidka?» (p. 79). Mais l'auteur tient surtout à nous souligner ses faiblesses : «Les yeux sont à la langue ce que les caresses sont à la peau, le champagne aux tête-à-tête grisants, la boussole à l'explorateur. C'est désolant comme analogie, mais je ne trouve pas mieux.» (p. 139) En souvenir de cette lecture, je tâcherai de recycler le néologisme «logodrome» :  lieu public où l'on s'enivre de mots (p. 159).

 

Sébastien Lavoie

Luc Bureau, Il faut me prendre aux maux, Québec, L'instant même, 2010, 180 pages, 22 $

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