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Article paru dans le numéro 125, printemps 2007, de la revue Lettres québécoises (pages 20-21).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire à trous

Monique Brillon a bien relevé le défi de dire ce qui ne veut pas se dire.

C’est dans la fracture de son oeil qu’Émile s’est réfugié, à trois ans, après avoir vu une scène terrible. En même temps, il a cédé son corps à  Clovis, qui l’habite depuis ce temps. Clovis est maintenant adulte et vit à l’asile depuis des années. Là, il entreprend un jour d’écrire son journal, un journal dans lequel il fait alterner le récit de sa vie à l’asile et celui de son enfance, sur une ferme, avec un père taciturne et violent, une mère malheureuse et des frères dont certains sont morts ou simplement partis, il ne sait trop. Pourquoi et comment ont-ils disparu? A-t-il eu une sœur? Si oui, dans quelles circonstances est-elle née? Clovis donne à ces questions des réponses qu’il peut supporter, ce qui l’amène à présenter une vision édulcorée de la réalité. Émile, de son côté, mis en confiance par un psychiatre nouvellement arrivé à l’asile, veut que Clovis écrive la vérité, si dure soit-elle. Un combat psychique s’engage alors entre eux. Quand la vigilance de Clovis s’endort, Émile prend la plume et remplit les trous laissés béants par le récit de Clovis. Dans son texte, écrit en italique, les images se bousculent, s’entremêlent, se télescopent, et l’absence de points témoigne de l’urgence de dire.

Tiraillement entre le dit et le non-dit

Le défi de Monique Brillon consistait à dire le non-dit, et elle l’a brillamment relevé. Les pages où Émile cherche à se rappeler combien il y avait de chaises autour de la table, dans la cuisine de son enfance, sont, à cet égard, saisissantes. Dans sa mémoire, les chaises apparaissent et disparaissent; elles résistent au décompte. Cet épisode donne la pleine mesure du désarroi d’un enfant à qui la réalité échappe parce qu’on lui cache la vérité et que celle-ci dépasse littéralement l’entendement. L’histoire d’Émile ne sera reconstituée qu’au prix de mille efforts qui témoignent de l’immense difficulté à mettre au jour la vérité quand on ne veut pas la voir parce qu’elle fait trop mal. Elle se révèle par à coups comme un casse-tête dont le dessin n’apparaît que peu à peu, par fragments.

La voix du psychotique ne m’est pas toujours apparue authentique dans la mesure où il m’arrivait de sentir le petit coup de pouce de l’auteure, une psychologue d’orientation psychanalytique, qui aide Clovis à (trop bien?) exprimer ce qu’il ressent et ce qu’il vit. Mais ces coups de pouce sont discrets et ne sont pas du tout didactiques. Ils ne gâchent pas la lecture. Loin de là!  Le personnage est attachant, l’émotion, intense sans être appuyée et l’intrigue, fort bien construite. Monique Brillon arrive à faire saisir de l’intérieur le drame d’un  enfant terrorisé dont la seule issue est le déni et la psychose. Ce n’est pas rien! En plus, c’est fort bien écrit!

Josée Bonneville

Monique Brillon, La fracture de l’oeil, Montréal, Les Herbes rouges, 2006, 124 p., 16,95$

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