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Monique
Brillon a bien relevé le défi de dire ce qui ne veut pas se
dire.
C’est dans la fracture de son oeil qu’Émile s’est réfugié, à
trois ans, après avoir vu une scène terrible. En même temps,
il a cédé son corps à Clovis,
qui l’habite depuis ce temps. Clovis est maintenant adulte et
vit à l’asile depuis des années. Là, il entreprend un jour
d’écrire son journal, un journal dans lequel il fait alterner
le récit de sa vie à l’asile et celui de son enfance, sur
une ferme, avec un père taciturne et violent, une mère
malheureuse et des frères dont certains sont morts ou
simplement partis, il ne sait trop. Pourquoi et comment ont-ils
disparu? A-t-il eu une sœur? Si oui, dans quelles circonstances
est-elle née? Clovis donne à ces questions des réponses
qu’il peut supporter, ce qui l’amène à présenter une
vision édulcorée de la réalité. Émile, de son côté, mis
en confiance par un psychiatre nouvellement arrivé à
l’asile, veut que Clovis écrive la vérité, si dure
soit-elle. Un combat psychique s’engage alors entre eux. Quand
la vigilance de Clovis s’endort, Émile prend la plume et
remplit les trous laissés béants par le récit de Clovis. Dans
son texte, écrit en italique, les images se bousculent,
s’entremêlent, se télescopent, et l’absence de points témoigne
de l’urgence de dire.
Tiraillement entre le dit et le non-dit
Le défi de Monique Brillon consistait à dire le non-dit, et elle l’a
brillamment relevé. Les pages où Émile cherche à se rappeler
combien il y avait de chaises autour de la table, dans la
cuisine de son enfance, sont, à cet égard, saisissantes. Dans
sa mémoire, les chaises apparaissent et disparaissent; elles résistent
au décompte. Cet épisode donne la pleine mesure du désarroi
d’un enfant à qui la réalité échappe parce qu’on lui
cache la vérité et que celle-ci dépasse littéralement
l’entendement. L’histoire d’Émile ne sera reconstituée
qu’au prix de mille efforts qui témoignent de l’immense
difficulté à mettre au jour la vérité quand on ne veut pas
la voir parce qu’elle fait trop mal. Elle se révèle par à
coups comme un casse-tête dont le dessin n’apparaît que peu
à peu, par fragments.
La voix du psychotique ne m’est pas toujours apparue authentique dans
la mesure où il m’arrivait de sentir le petit coup de pouce
de l’auteure, une psychologue d’orientation psychanalytique,
qui aide Clovis à (trop bien?) exprimer ce qu’il ressent et
ce qu’il vit. Mais ces coups de pouce sont discrets et ne sont
pas du tout didactiques. Ils ne gâchent pas la lecture. Loin de
là! Le personnage
est attachant, l’émotion, intense sans être appuyée et
l’intrigue, fort bien construite. Monique Brillon arrive à
faire saisir de l’intérieur le drame d’un enfant terrorisé dont la seule issue est le déni et la
psychose. Ce n’est pas rien! En plus, c’est fort bien écrit!

Josée Bonneville
Monique Brillon, La fracture de l’oeil,
Montréal, Les Herbes rouges, 2006, 124 p., 16,95$
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