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Article paru dans le numéro 140, hiver 2010, de la revue Lettres québécoises (page 34).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans une marge conventionnelle

C'est par la définition du dictionnaire du mot « marginal » que s'amorce l'avant-propos de ces 13 nouvelles. Les marginaux y sont bien présents dans le propos, mais la forme est beaucoup plus conventionnelle.

Je dois dire d'emblée que j'ai assez aimé l'écriture de Marie Christine Bernard, d'un genre sobre, précis, imagé et aéré. Elle sait capter le lecteur et le mener par le bout du nez sans jamais tressaillir. Parfois, cela suffit à faire un texte très beau, surtout quand il s'agit d'un instantané, « La messe », par exemple.

Mais si belle soit-elle, la mécanique n'est pas tout et les textes manquent souvent de ce surplus d'âme qui fait d'un livre une oeuvre. Parfois, l'auteure sombre dans la facilité. « La belle vie » est « l'histoire tellement ordinaire de Serge Garant, dentiste » (p. 105). Bon élève sans créativité, Serge avait opté pour « un job sûr, sans surprise, et qui rapporterait suffisamment […] » (p. 106). Serge dispose d'une belle demeure, a deux enfants en santé, est correctement sucé par sa femme Marie-Josée... « Pourquoi alors, assis sur la plage du Lac-à-l'Eau-Bleue, avait-il subitement l'impression que sa vie était vide? » (p. 109)

 

Et pourquoi ai-je alors poussé un profond soupir?

Passe encore l'idée que les anciens Grecs ont tout dit et qu'il ne reste plus qu'à trouver de nouvelle façon de redire, mais un dentiste dépressif? Encore? Et depuis quand ont-ils le monopole de la dépression? Encore qu'ici, c'est la dépression qui finit par faire une dépression et on assiste à la victoire de la résignation pleinement assumée...

Dans « Le stylo », Jean-Jacques Martel est un auteur vivant de sa plume qui n'a « pour lecteurs que des gens vivant à l'est de Québec » (p. 188). On y croit déjà. Il découvre un jour, à la télévision nationale, le critique Cyrille Couture, une bête féroce au « verbe acéré comme une lame de Tolède. » (p. 190). Il se prend d'admiration pour le personnage, jusqu'au jour où le critique descend en flamme sa propre oeuvre : « Ce roman est, comme tous les autres, […] insipide, prétentieux, pédant, inutile, raté [...] il faut absolument s'abstenir d'acheter ce livre. » (p. 191) Le reste du discours du critique est à l'avenant. Voilà donc, comprend l'auteur, pourquoi il n'est lu que par les gens de l'Est. « Ils ne regardent pas les stupides émissions culturelles du réseau national, eux! » (p. 192) [Bonjour à mes gens du Kamouraska!] L'auteur invite le critique à venir s'expliquer posément chez lui. Ce dernier s'y révèle puant de méchanceté, il y a altercation et le critique se retrouve empalé sur une sculpture en forme de stylo pointant vers le ciel. Rien de moins.

C'est que l'auteure use et abuse souvent d'un trop gros crayon. Au moins, c'est la dernière nouvelle du recueil. Mais celui-ci s'ouvrait déjà sur une nouvelle, « Mots croisés » où un intellectuel juge de haut une voisine aux dehors grossiers. Il lit Le Devoir, bien sûr, est convaincu de son bon goût et a comme plaisir coupable de lire une auteure qui commet des romans à l'eau de rose. On aura vite deviné que cette voisine qu'il méprise tant se révèlera être l'auteure des romans à l'eau douteuse dans une finale qui s'attaque à une autre vieille dichotomie trop souventefois rabâchée, ici comme ailleurs.

 

 

Sébastien Lavoie

Marie Christine Bernard, Sombre peuple, Montréal, Hurtubise, coll. AmÉrica, 2010, 200 p., 19,95 $.

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