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Article paru dans le numéro 143, automne 2011, de la revue Lettres québécoises (pages 34-35).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Coups de Jarnac

Deux nouvellistes chevronnés s'allient le temps d'un recueil où tous les personnages se font avoir, mais pas le lecteur, heureusement

Treize nouvelles d'une grande constance et d'un d'excellent niveau composent ce recueil. Chacun des auteurs y va de six nouvelles, la dernière étant écrite à quatre mains. Le tout, histoire de bien nous mettre dans l'ambiance, est préfacé par un certain Vincent Lacroix (« un ex-vendeur d'assurances vie qui a vu son portefeuille de clients se réduire à une peau de chagrin le jour où son célèbre homonyme a fait la une des quotidiens québécois. » (p. 14)). Fait exceptionnel, l'éditeur, sans doute inspiré par quelques-unes de ces nouvelles, a ajouté au communiqué de presse quelques commentaires dithyrambiques de fins connaisseurs en cet art de la truande : « Un chef-d’œuvre inouï! La bible de l'escroquerie! » s'exclame notamment Al Capone alors que Jacques Mesrine, plus sobrement, déclare que ce livre est « délicieusement malhonnête »...

C'est sans doute la plume de Luc Baranger qui fait le plus de flammèches, souvent grâce à un recours plutôt réussi à l'exagération : « Le décolleté était si profond qu'un spéléo aguerri y aurait regardé à deux fois avant d'en entreprendre la descente. » (p. 89) ou encore à la comparaison outrageante : « […] des talons hauts qui lui allaient comme des échasses à un nain de jardin » (p. 132). Plus globalement, disons qu'il sait faire image : « Adrien avait vu peu à peu sa moitié irrémédiablement glisser du Dernier Tango à Paris à L'Âge des Ténèbres, avec un arrêt-buffet prolongé à Bagdad Café. » (p. 104)

Le thème du livre étant le filoutage (tournant souvent au tragique), il m'a semblé naturel que la première histoire ait comme toile de fond une des plus inépuisables sources de crapulerie qui soit, la religion : « Quand je pense que pendant des années j'ai cru dur comme fer à toutes ces pitreries, comme quoi il fallait vivre le martyre sur terre pour accéder aux premières places au paradis. Comment ai-je pu être aussi niaiseuse? » (p. 32) se récrie une ancienne dévote passée du côté obscur.

Oui, mais.

La plume du sieur Barranger a aussi des élans qui sont parfois regrettables, des facilités que n'excuse pas le genre pratiqué : « […] un petit pas pour l'homme et un grand pas vers la bestialité » (p. 77). Genre qui n'excuse pas non plus certaines vacheries manquant d’invention : « […] il en était rendu à affirmer son côté aventurier de pacotille en 4x4 made in Corea et se surprenait à fredonner du Marie-Chantal Toupin. » (p. 105) Disons que je me suis pris quelquefois à m'ennuyer de Patrick Bateman qui nous chantait les louanges de Whitney Houston dans l'American Psycho de Bret Easton Ellis... Pourquoi utiliser un qualificatif aussi convenu que « lénifiant » (p. 106) pour parler de Gregory Charles? On est trop d'accord.

 

André Marois, de son côté, offre une prose beaucoup plus lisse, tellement lisse que mon marqueur n'est pas sorti de sa capsule une seule fois. Aucun irritant, rien de grandiose; des récits qui avancent avec assurance, sûrs de leur pertinence et comptant sur l'efficacité de leurs rebondissements. André Marois ne veut pas se faire remarquer et il sert ainsi très bien ses histoires.

Sébastien Lavoie

 

Luc Baranger et André Marois, Tab'arnaques, Montréal, 2011, Québec/Amérique, 256 p., 22,95 $

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