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Fragments
d'existences doucereuses
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En exergue de la première
nouvelle, la nouvelle éponyme, cette phrase de Camille Claudel
qui rend bien l'esprit de ce recueil : « Il y a
toujours quelque chose d'absent qui me tourmente. »
Les
vingt-cinq nouvelles du recueil forment une courtepointe presque
toute tissée d'humeur grise allant du renoncement de soi (« Entre
tes lèvres et les miennes ») au sentiment de dépossession
(« Une chaleur sur mon ombre ») ou d'abandon (« Celle
qui manque »). Les phrases y sont très dépouillées,
quitte à manquer parfois de limpidité. Ou
peut-être dame Allaire me pense-t-elle plus intelligent que je
ne le suis vraiment; elle use (mais n'abuse pas) de
l'ellipse et de la fable allégorique. Dès lors, on a beau jeu,
comme lecteur paresseux, de soutenir que les évocations sont
trop ou pas assez appuyées. Sans doute devrais-je me borner à
dire que je n'ai pas réussi à m'approprier quelques univers.
Le
ton général est à la fois détaché et empathique.
D'abord légèrement brinquebalant, puis de plus en plus
efficace au fur et à mesure que l'on tourne les pages.
Touchant, souvent; valant le détour, parfois, mais jamais
insignifiant.
Soyons
concrets
Je
retiens les deux dernières nouvelles, « Deux ou
trois livres » et « La tristesse qui nous sépare »,
atypiques parce que beaucoup plus longues que les autres avec
respectivement cinq et dix pages. La dernière est à l'avenant
du recueil. Elle présente trois générations de femmes, toutes
marquées par l'abandon de la grand-mère par le grand-père.
Abandonnée enceinte, s'entend, et dès lors atteinte d'un déni
qui l’emportera dans une quête éperdue
du père indigne qui la mènera à sa recherche à travers
l'Univers, c'est-à-dire l'Occident. L'événement aura des répercussions
sur deux générations :
« Mon
grand-père est parti en déchirant le cœur de ma grand-mère.
Je sais qu'à la limite, rien de tout cela ne me regarde, mais
je ne peux m'empêcher de me sentir concernée, parce que
j'aurais voulu une vraie grand-mère, pas une grand-mère amère,
mais une qui donne des bonbons, chante des chansons, une qui a
mangé trop de gâteaux et dont les seins ballottent, fatigués,
quand elle ouvre les bras. » (p. 85)
Replions-nous
sur notre nombril. Moi aussi, j'ai eu une grand-mère chiche d'elle-même,
et je n'ai grandi, foin de nuances, qu'à travers des fictions où
la grand-maman-gâteau était une incontournable... Force est de
constater qu'il y a trop de Saintes et pas assez de Putains chez
nos grands-mamans imaginaires. Remercions l'écrivaine de cet
apport à l’imaginaire collectif.
Je
ne peux aussi que saluer l'avant-dernière nouvelle, « Deux
ou trois livres », qui raconte l'histoire d'un Montréalais
qui s'enfuit de sa ville, de sa femme et de son rôle de père.
Une chose le retient, ses bibliothèques, qui le clouent sur
place, finit-il par comprendre. Il ne peut se résoudre à
vendre ses livres, est sûr de ne pouvoir les emporter avec lui,
ne sait à qui les donner... Puis il comprend et claque la porte
de son nouvel ancien appartement en ne laissant rien derrière
lui sinon ses livres.
On
ne peut disposer d'une bibliothèque et être libre. J'en ai
toujours été convaincu.
Sébastien
Lavoie
 
Camille Allaire, Celle qui manque, Montréal,
Les Éditions Triptyque, 2010, 96 pages, 18 $
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