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Article paru dans le numéro 139, automne 2010, de la revue Lettres québécoises (page 35).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fragments d'existences doucereuses

En exergue de la première nouvelle, la nouvelle éponyme, cette phrase de Camille Claudel qui rend bien l'esprit de ce recueil : « Il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente. »

Les vingt-cinq nouvelles du recueil forment une courtepointe presque toute tissée d'humeur grise allant du renoncement de soi (« Entre tes lèvres et les miennes ») au sentiment de dépossession (« Une chaleur sur mon ombre ») ou d'abandon (« Celle qui manque »). Les phrases y sont très dépouillées, quitte à manquer parfois de limpidité. Ou peut-être dame Allaire me pense-t-elle plus intelligent que je ne le suis vraiment; elle use (mais n'abuse pas) de l'ellipse et de la fable allégorique. Dès lors, on a beau jeu, comme lecteur paresseux, de soutenir que les évocations sont trop ou pas assez appuyées. Sans doute devrais-je me borner à dire que je n'ai pas réussi à m'approprier quelques univers.

Le ton général est à la fois détaché et empathique. D'abord légèrement brinquebalant, puis de plus en plus efficace au fur et à mesure que l'on tourne les pages. Touchant, souvent; valant le détour, parfois, mais jamais insignifiant.

Soyons concrets

Je retiens les deux dernières nouvelles, « Deux ou trois livres » et « La tristesse qui nous sépare », atypiques parce que beaucoup plus longues que les autres avec respectivement cinq et dix pages. La dernière est à l'avenant du recueil. Elle présente trois générations de femmes, toutes marquées par l'abandon de la grand-mère par le grand-père. Abandonnée enceinte, s'entend, et dès lors atteinte d'un déni qui l’emportera dans une quête éperdue du père indigne qui la mènera à sa recherche à travers l'Univers, c'est-à-dire l'Occident. L'événement aura des répercussions sur deux générations :

« Mon grand-père est parti en déchirant le cœur de ma grand-mère. Je sais qu'à la limite, rien de tout cela ne me regarde, mais je ne peux m'empêcher de me sentir concernée, parce que j'aurais voulu une vraie grand-mère, pas une grand-mère amère, mais une qui donne des bonbons, chante des chansons, une qui a mangé trop de gâteaux et dont les seins ballottent, fatigués, quand elle ouvre les bras. » (p. 85)

Replions-nous sur notre nombril. Moi aussi, j'ai eu une grand-mère chiche d'elle-même, et je n'ai grandi, foin de nuances, qu'à travers des fictions où la grand-maman-gâteau était une incontournable... Force est de constater qu'il y a trop de Saintes et pas assez de Putains chez nos grands-mamans imaginaires. Remercions l'écrivaine de cet apport à l’imaginaire collectif.

Je ne peux aussi que saluer l'avant-dernière nouvelle, « Deux ou trois livres », qui raconte l'histoire d'un Montréalais qui s'enfuit de sa ville, de sa femme et de son rôle de père. Une chose le retient, ses bibliothèques, qui le clouent sur place, finit-il par comprendre. Il ne peut se résoudre à vendre ses livres, est sûr de ne pouvoir les emporter avec lui, ne sait à qui les donner... Puis il comprend et claque la porte de son nouvel ancien appartement en ne laissant rien derrière lui sinon ses livres.

On ne peut disposer d'une bibliothèque et être libre. J'en ai toujours été convaincu.

 

Sébastien Lavoie

Camille Allaire, Celle qui manque, Montréal, Les Éditions Triptyque, 2010, 96 pages, 18 $

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