culturelles
Se pourrait-il que le gouvernement
fédéral procède à la liquidation par asphyxie de la plupart des revues
culturelles québécoises? C'est ce que craignent plusieurs directeurs de revues
qui ont pris connaissance des critères d'admissibilité au nouveau « Fonds du
Canada pour les périodiques ».
Dans la lettre que
Francine Bergeron a fait parvenir à M. Scott Shortliffe,
directeur de «Politique et programmes de l'édition des
périodiques (Patrimoine canadien) », la directrice de la SODEP
(Société de développement des périodiques culturels
québécois) lance un cri d'alarme : «Nous croyons, dit -elle,
que la pérennité des revues culturelles francophones sera mise
en péril par les mesures que vous annoncez [... ]. » Mme
Bergeron ne manque pas d'aviser M. Shortliffe que «quelques-
uns, hélas, ont déjà évoqué la fin imminente de leur
publication si aucune aide équivalente à l'AMAL (Aide aux
magazines artistiques et littéraires) n'était mise en place».
Mais qu'en est-il
exactement? Il y a que Patrimoine canadien, mû par des
impératifs de rentabilité, a fixé l'admissibilité des revues
au nouveau volet du programme Aide aux éditeurs du Fonds du
Canada pour les périodiques (qui remplace le Fonds du Canada
pour les magazines- FCM) à la condition expresse que ces
dernières aient vendu annuellement 5 000 exemplaires de leur
revue lors de leur dernière année budgétaire. Ce critère a
pour effet d'exclure 75 % des quarante-quatre revues membres de
la SODEP. Pire, dans la foulée des réaménagements que
Patrimoine canadien a mis de l'avant, on a aussi décidé
d'abolir le programme du PAP (Programme d'Aide aux Publications)
qui a été remplacé par le programme Aide aux éditeurs.
Par ailleurs, on
attend toujours la définition du volet de commercialisation,
mais, d'ores et déjà, les membres savent qu'ils feront face à
une forte concurrence puisque les revues culturelles ne seront
pas seules en lice. Ils devront faire la lutte à des revues
dont les ventes atteignent 45 000 exemplaires! ... Au plus fort,
la poche.
Pour dire les choses
sans détour, c'est la catastrophe: la discussion avec Mme La
Haie-Torres, M. White et Mme Laham du ministère du Patrimoine
canadien lors de l'assemblée annuelle de la SODEP a clairement
fait entendre que la position de Patrimoine canadien est
irrévocable.
La SODEP juge que,
si le programme disparaît, c'est en moyenne 18000 $ que
perdront les revues. Un coup de grâce en quelque sorte,
d'autant plus aberrant que la taxe sur les produits et services
(TPS) permet au gouvernement canadien d'empocher des montants
considérables puisque tous les périodiques sont taxés. Pour
les seules revues à contenu canadien, les revenus atteignent
1,6 milliard de $ (c'est-à-dire 80 millions de $ en taxes)
selon Statistique Canada. Si on ajoute à cela les revenus
engendrés par les revues étrangères et tous les quotidiens
vendus au Canada, on peut multiplier par trois, et même plus,
les revenus totaux de la TPS sur les revues et journaux. Quelque
chose donc comme 240 millions. Or, le coût pour soutenir les
revues culturelles s'élève à moins de 800 000 $, c'est
-à-dire la moitié du montant maximum que peuvent recevoir les
magazines à grand tirage, montant qui a été abaissé, cette
année, à 1,5 million de $ (par exemple, Châtelaine, version
anglaise, a reçu l'an passé 2 498 708 $; la version
française, 1 013 497 $). En clair, le budget des
quarante-quatre revues culturelles équivaut à la moitié de la
somme que recevront les revues les plus performantes cette
année. On voudrait se montrer mesquin qu'on n'agirait pas
autrement en nous évacuant à coup de pied de Patrimoine
canadien.
Que Patrimoine
canadien invoque le soutien du Conseil des Arts pour justifier
son pas de côté est tout à fait spécieux. Les éditeurs
littéraires ne reçoivent-ils pas des subventions de la part de
Patrimoine canadien comme du Conseil des Arts du Canada? Alors,
pourquoi y aurait-il deux poids, deux mesures?
Et puis, comment
concevoir qu'un ministère qui porte le nom de «Patrimoine
canadien» rejette du revers de la main les revues culturelles
pour accorder son soutien à des revues, par exemple de chasse
et pêche, qui ont peu ou rien à voir avec notre patrimoine
national? Il y a là une aberration qui entre en totale
contradiction avec le mandat du ministère qui est précisément
de préserver d'abord et avant tout notre patrimoine culturel.
Autre point, les
revues culturelles sont le tremplin naturel pour les futurs
journalistes, écrivains et essayistes. Sans les revues
culturelles, comment se ferait leur apprentissage sur le
terrain? De fait, beaucoup d'entre eux ont fait leurs premières
armes en publiant dans des revues (culturelles ou pas) à faible
tirage. Permettre aux revues de subsister, c'est créer les
conditions d'émergence de la relève. Or, le coût pour former
ces professionnels est pratiquement nul pour l'État.
Que les revues
culturelles reçoivent leur juste part du gouvernement fédéral
est donc tout à fait justifié.
Il faudrait faire
des comparaisons avec les autres activités culturelles (la
musique, le théâtre, la danse, etc.) pour vérifier à quel
point les revues culturelles vivent avec peu. Bien sûr, un
orchestre symphonique coûte infmiment plus cher à gérer
qu'une revue. Cela étant dit, il faut se réjouir que, pour
atteindre le même public, quantitativement s'entend, les revues
le fassent à des coûts dix, vingt, voire cent fois moindres
que certains autres organismes culturels.
Encore une fois, le
gouvernement Harper fait des gestes qui, d'un simple point de
vue financier, ne tiennent pas la route. L'industrie culturelle
rapporte gros à l'État, comme le disait Michel Girard dans La
Presse (cité dans un éditorial antérieur) : «En 2007, la
culture a rapporté 25 milliards de $ en taxes et impôts, trois
fois plus que les 8 milliards de $ investis par les paliers
municipaux, provinciaux et fédéral. »
Alors, pourquoi
s'acharner sur les revues culturelles? La question vaut d'être
posée.
André Vanasse