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Ils
reviennent chaque automne depuis neuf ans, avec toujours les mêmes
intentions monstrueuses et ce slogan provocateur Tout
ce qui n'est pas donné est perdu.
Sait-on
assez bien ce qu'est l'événement les Donneurs et sait-on assez
qu'il est en train de se répandre? Les Donneurs, c'est d'abord
un événement annuel qui se déroule à Joliette, à l'automne.
L'événement a été mis sur pied par Jean Pierre Girard et le
CEL, le Collectif d'Écrivains de Lanaudière. Il a pour but de
« contribuer à modifier la perception de l’écriture et
de la littérature en établissant des points de passage entre
celle-ci et la vie de tous les jours. Happening, performance,
accident et entraide, tout à la fois, les foyers d’écriture
publique permettent des rapprochements audacieux, des rencontres
inattendues, et surtout, une démythification du geste d’écriture. »
Pendant un week-end, Joliette est tout croche.
Oui
oui, tout croche
Tout
croche en ce sens que rien, dans la démarche des Donneurs, ne
semble aller de soi. Ni l'association des écrivains avec les
marchands, qui leur permettent non seulement de venir
s'installer dans leurs commerces mais aussi de tapisser leurs
devantures de citations littéraires; ni cette démythification
de l'écrivain, placé en position de vulnérabilité, réduit
à être le camarade d’écriture du badaud, badaud lui aussi
tout croche parce qu'il ne sait plus recevoir (aux dires de
monsieur Girard).
« Concrètement.
Les écrivains s’installent (avec un ordinateur portable, une
tablette à écrire, un silex et une plaque de granit,
qu’importe) et reçoivent une personne pour une séance d’écriture
qui pourra durer dix, quinze, soixante minutes. (Déjà, à
nouveau, forme bouleversée : les écrivains ne sont pas
les vedettes médiatiques qui signent une dédicace en quarante
secondes : ce sont des hommes, des femmes qui vont essayer
avec le lecteur, qui vont se tromper ou réussir, ou rester
muets pendant dix minutes devant la page.) En ce sens, et
c’est unilatéralement réjouissant, c’est parfois le fait
de ne pas écrire qui aidera l’autre dans sa relation à l’écriture,
en dégommant cette petite merde qui peut tous nous coller à la
peau, et qui nous fait croire qu’écrire est un tour de vélo,
qu’il s’agit de pédaler, que la maîtrise du langage, à
elle seule, ouvre la porte de la pertinence : autre mythe
solide à déboulonner. (Quand ce n’est pas l’écrivain
lui-même, habitué et jouisseur dans son rôle de pontife, de
“créateur”, qu’on déboulonne. Les fats ne font
d’ailleurs pas d’écriture publique, tiens donc?) »
Difficile,
donc, pour certains auteurs de se sortir de la logique du salon
du livre : « À leur première année de
participation, me dira monsieur Girard, certains débarquent
avec leurs livres, qu'ils mettent sur leur table... S'ils
reviennent avec des exemplaires les années subséquentes, ce
sera pour les offrir au commerçant. » Chaque année,
quelques dizaines d'auteurs sont mobilisés (selon les années,
de 16 à 76 écrivains ont été conscrits). Beaucoup sont de la
région, le CEL ayant pour premier mandat « de favoriser
la visibilité des écrivain-e-s de la région à l’intérieur
des frontières de Lanaudière, et à l’extérieur de
celles-ci »,
mais sont aussi recrutés des auteurs des autres régions et
parfois des représentants de toute la francophonie. Bien
qu’avec les Donneurs, tout soit gratuit, tous sont tout de même
rétribués. Mal, bien sûr, mais, au moins, « ça
paie l’essence... ».
Vivez
dans le vrai monde, maudits anarchistes!
Ceci
étant, il est facile d'imaginer la tête des subventionneurs
quand le sieur Girard débarque auprès de leur organisme afin
de leur demander une contribution. La démarche des Donneurs a
beau être des plus pertinente, la logique bureaucratique est
tout de même soumise aux impératifs marchands et ce sont
ceux-ci qui orientent les questions des subventionneurs :
Combien de personnes vont bénéficier de l'initiative? Les
besoins étant illimités et les ressources limitées, ne
croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux octroyer ces sommes à des
événements à caractère grand public?
« Je
n'enseigne au cégep qu'à mi-temps afin de pouvoir écrire
plus, car je suis d'abord un écrivain, mais ce projet est
si important à mes yeux, ce don est si important, que je me
retrouve à travailler sur les Donneurs deux jours par
semaine... », me dit avec une pointe de
lassitude un monsieur Girard qui rêve de recevoir le plein
montant demandé aux gouvernements afin de pouvoir payer un
employé qui le libérera d'une partie du fardeau qu'il porte
depuis déjà un long moment. Et
puis d'ailleurs, rappelle-t-il, question nombre: avec le sentier
des 400 citations en vitrine, c'est plus de 100 000 personnes
qui sont en contact avec la littérature, qu'ils rencontrent un
écrivain ou pas.
Genèse
L'aventure
a débuté à une époque où le Conseil des arts et des lettres
du Québec distribuait des enveloppes par région. Monsieur
Girard a conséquemment réalisé que Lanaudière était la
seule région à ne pas présenter de projets. Il a alors
concocté celui-ci, et à son image (me suis-je laissé préciser).
Le
premier événement extérieur auquel ont participé les
Donneurs s'est déroulé en 1994, au Salon du livre de Québec.
« On a été un peu le hit du Salon », se félicite
encore monsieur Girard. Drôle de paradoxe, tout de même,
puisqu'il a conçu les Donneurs en grande partie en réaction
aux Salons du livre. « Je suis stupéfait. J'ai fait
beaucoup de Salons du livre, ici et à l'étranger, et je trouve
très inquiétante l'uniformisation de cette formule qui est la
même partout. »
Ce
qui ne l'empêche pas de souhaiter que celle des Donneurs soit
reprise, ici et partout dans le monde. De fait, l'idée a été
adaptée quelques fois. À Saguenay, en croisière sur le fleuve
du même nom; aux Ailleurs Poétiques
de Charleville-Mézière, ville natale de Rimbaud; à Barcelone;
à Magog; à Liège... Depuis quelque temps, l'événement se
greffe à d'autres manifestations. Pour ma part, j'ai participé
aux Donneurs – en tant que badaud – au cinéma Parallèle,
à Montréal, le 18 mai dernier, lors de la présentation d'un
documentaire de Lucie Lambert, Aimer, Finir.
C'est
après la projection qu’Élaine Turgeon, au comptoir du Café
Méliès, a reçu ma demande d'un mot doux. Elle m'a d'abord
interrogé délicatement, sans insister après que j'ai refusé
de répondre à l’une de ses questions (« Pourquoi tu
l'aimes? », à laquelle je réponds déjà assez souvent
à la maison, merci). Elle m'a ensuite demandé de me retirer et
j'ai attendu, j'ai attendu. C'est
finalement les deux écrivains, Turgeon et Girard, qui se sont
entraidés pour rédiger la lettre à ma dulcinée.
Entretemps,
la destinataire de ma lettre s'est décidée à aller voir le
Belge Jack Keguenne, en résidence à Montréal, afin de me
rendre la pareille. Ce qui fut expédié. Le résultat de nos
deux démarches, c’est deux pages manuscrites, de jolis textes
qui n'auraient pu être écrits pour personne d'autre que pour
leur destinataire. Je n'ai pas flairé l’odeur de ma douce à
la lecture de sa lettre. Par contre, dans le rôle de l'expéditeur,
j'ai trouvé intéressant d'entendre l'écho déformé de ma
propre voix. L'opération donne un bon aperçu de l'acte de création.
On sent bien la chimie opérer pour la simple et bonne raison
qu'on est un élément de ce processus chimique. Après tout, ex
nihilo nihil, in nihilum posse reverti.
Des
enfants, des vieux et des fous braques
Dame
Turgeon est aussi celle qui est chargée de faire entrer les
Donneurs à l'école, de me dire ce soir-là monsieur Girard. Ce
volet du projet ne s'est pas encore concrétisé, bien que des
incursions ont eu lieu au fil des ans. Les Donneurs, c'est
encore beaucoup de bonnes idées qui n'ont pas pris leur envol.
C'est une « action tentaculaire », d'imager monsieur
Girard afin de bien montrer que la démarche des Donneurs tient
tout à la fois de la création littéraire, de la campagne
d'alphabétisation, qu'elle peut être instrumentalisée par le
monde de l'éducation et qu'elle trouve même un sens dans le
vaste monde de la santé et des services sociaux.
Gérontologue,
monsieur Girard voudrait que les Donneurs se rendent dans les résidences
pour personnes âgées. Des démarches ont aussi été
entreprises avec l'institut Philippe-Pinel, démarches qui ont
fortement intéressé les médecins de l'institut, aux dires de
l'initiateur du projet.
« Ce
projet consiste à offrir à une clientèle hospitalisée à
l’intérieur d’une unité de soins de courte durée de
psychiatrie, les services et l’assistance, sur une base régulière,
d’un écrivain professionnel déjà familiarisé à une
relation d’aide de ce type. […] Nous croyons que chaque
individu se verrait offrir [...] une occasion de passer à la
parole, et peut-être de clarifier le chaos de sa propre pensée,
avec le soutien conjoint d’un psychiatre et d’un écrivain. »
Lors
de l'événement annuel, à Joliette, les Donneurs organisent
une conférence avec des intervenants provenant de tous les
milieux. Les cinq premiers thèmes portaient sur les cinq qualités
primordiales d’un écrivain (selon monsieur Girard) : la bonté,
le don, la compassion, la dignité et l'intégrité. Cette année,
pour la dixième édition, on change de paradigmes avec une conférence
sur la volupté.
Dans
la boîte à fantaisies du sieur Girard, se trouve l'idée d'un
défilé de mode et d'écrivains. Il imagine, par exemple, Dany
Laferrière en train de parader devant la galerie pendant que
Jean-Paul Daoust commente tout autant l'oeuvre du romancier japonais
que son costume de suède blanc crème...
Soulignons, en terminant,
que tout un chacun est invité à reprendre ce concept dans sa
communauté. À la seule condition de répandre aussi le slogan
de l'événement : Tout ce qui n'est pas donné est
perdu. Ne nous reste plus qu'à souhaiter aux Donneurs un déluge
de subventions afin qu'ils puissent nous contaminer autant que
possible. On en a bien besoin.
[4]
Rien ne vient de rien, ni retourne à rien.
Sébastien
Lavoie
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