Les classiques à lire. Les livres et les auteurs qui deviennent des incontournables!

Accueil

Résumés

Prix

Autre

Contact

   

Répertoire

Par époque

Liens

Publicité

Suggérez

Imprimer


Précédent

 

Suivant

Article paru dans le numéro 139, automne 2010, de la revue Lettres québécoises (pages 58-59).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ils se multiplient

Ils reviennent chaque automne depuis neuf ans, avec toujours les mêmes intentions monstrueuses et ce slogan provocateur Tout ce qui n'est pas donné est perdu.

Sait-on assez bien ce qu'est l'événement les Donneurs et sait-on assez qu'il est en train de se répandre? Les Donneurs, c'est d'abord un événement annuel qui se déroule à Joliette, à l'automne. L'événement a été mis sur pied par Jean Pierre Girard et le CEL, le Collectif d'Écrivains de Lanaudière. Il a pour but de « contribuer à modifier la perception de l’écriture et de la littérature en établissant des points de passage entre celle-ci et la vie de tous les jours. Happening, performance, accident et entraide, tout à la fois, les foyers d’écriture publique permettent des rapprochements audacieux, des rencontres inattendues, et surtout, une démythification du geste d’écriture. »[1] Pendant un week-end, Joliette est tout croche.

 

Oui oui, tout croche

Tout croche en ce sens que rien, dans la démarche des Donneurs, ne semble aller de soi. Ni l'association des écrivains avec les marchands, qui leur permettent non seulement de venir s'installer dans leurs commerces mais aussi de tapisser leurs devantures de citations littéraires; ni cette démythification de l'écrivain, placé en position de vulnérabilité, réduit à être le camarade d’écriture du badaud, badaud lui aussi tout croche parce qu'il ne sait plus recevoir (aux dires de monsieur Girard).

« Concrètement. Les écrivains s’installent (avec un ordinateur portable, une tablette à écrire, un silex et une plaque de granit, qu’importe) et reçoivent une personne pour une séance d’écriture qui pourra durer dix, quinze, soixante minutes. (Déjà, à nouveau, forme bouleversée : les écrivains ne sont pas les vedettes médiatiques qui signent une dédicace en quarante secondes : ce sont des hommes, des femmes qui vont essayer avec le lecteur, qui vont se tromper ou réussir, ou rester muets pendant dix minutes devant la page.) En ce sens, et c’est unilatéralement réjouissant, c’est parfois le fait de ne pas écrire qui aidera l’autre dans sa relation à l’écriture, en dégommant cette petite merde qui peut tous nous coller à la peau, et qui nous fait croire qu’écrire est un tour de vélo, qu’il s’agit de pédaler, que la maîtrise du langage, à elle seule, ouvre la porte de la pertinence : autre mythe solide à déboulonner. (Quand ce n’est pas l’écrivain lui-même, habitué et jouisseur dans son rôle de pontife, de “créateur”, qu’on déboulonne. Les fats ne font d’ailleurs pas d’écriture publique, tiens donc?) »[2]

Difficile, donc, pour certains auteurs de se sortir de la logique du salon du livre : « À leur première année de participation, me dira monsieur Girard, certains débarquent avec leurs livres, qu'ils mettent sur leur table... S'ils reviennent avec des exemplaires les années subséquentes, ce sera pour les offrir au commerçant. » Chaque année, quelques dizaines d'auteurs sont mobilisés (selon les années, de 16 à 76 écrivains ont été conscrits). Beaucoup sont de la région, le CEL ayant pour premier mandat « de favoriser la visibilité des écrivain-e-s de la région à l’intérieur des frontières de Lanaudière, et à l’extérieur de celles-ci »[3], mais sont aussi recrutés des auteurs des autres régions et parfois des représentants de toute la francophonie. Bien qu’avec les Donneurs, tout soit gratuit, tous sont tout de même rétribués. Mal, bien sûr, mais, au moins, « ça paie l’essence... ».

 

Vivez dans le vrai monde, maudits anarchistes!

Ceci étant, il est facile d'imaginer la tête des subventionneurs quand le sieur Girard débarque auprès de leur organisme afin de leur demander une contribution. La démarche des Donneurs a beau être des plus pertinente, la logique bureaucratique est tout de même soumise aux impératifs marchands et ce sont ceux-ci qui orientent les questions des subventionneurs : Combien de personnes vont bénéficier de l'initiative? Les besoins étant illimités et les ressources limitées, ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux octroyer ces sommes à des événements à caractère grand public?

« Je n'enseigne au cégep qu'à mi-temps afin de pouvoir écrire plus, car je suis d'abord un écrivain, mais ce projet est si important à mes yeux, ce don est si important, que je me retrouve à travailler sur les Donneurs deux jours par semaine...  », me dit avec une pointe de lassitude un monsieur Girard qui rêve de recevoir le plein montant demandé aux gouvernements afin de pouvoir payer un employé qui le libérera d'une partie du fardeau qu'il porte depuis déjà un long moment. Et puis d'ailleurs, rappelle-t-il, question nombre: avec le sentier des 400 citations en vitrine, c'est plus de 100 000 personnes qui sont en contact avec la littérature, qu'ils rencontrent un écrivain ou pas.

 

Genèse

L'aventure a débuté à une époque où le Conseil des arts et des lettres du Québec distribuait des enveloppes par région. Monsieur Girard a conséquemment réalisé que Lanaudière était la seule région à ne pas présenter de projets. Il a alors concocté celui-ci, et à son image (me suis-je laissé préciser).

Le premier événement extérieur auquel ont participé les Donneurs s'est déroulé en 1994, au Salon du livre de Québec. « On a été un peu le hit du Salon », se félicite encore monsieur Girard. Drôle de paradoxe, tout de même, puisqu'il a conçu les Donneurs en grande partie en réaction aux Salons du livre. « Je suis stupéfait. J'ai fait beaucoup de Salons du livre, ici et à l'étranger, et je trouve très inquiétante l'uniformisation de cette formule qui est la même partout. »

Ce qui ne l'empêche pas de souhaiter que celle des Donneurs soit reprise, ici et partout dans le monde. De fait, l'idée a été adaptée quelques fois. À Saguenay, en croisière sur le fleuve du même nom; aux Ailleurs Poétiques de Charleville-Mézière, ville natale de Rimbaud; à Barcelone; à Magog; à Liège... Depuis quelque temps, l'événement se greffe à d'autres manifestations. Pour ma part, j'ai participé aux Donneurs – en tant que badaud – au cinéma Parallèle, à Montréal, le 18 mai dernier, lors de la présentation d'un documentaire de Lucie Lambert, Aimer, Finir.

C'est après la projection qu’Élaine Turgeon, au comptoir du Café Méliès, a reçu ma demande d'un mot doux. Elle m'a d'abord interrogé délicatement, sans insister après que j'ai refusé de répondre à l’une de ses questions (« Pourquoi tu l'aimes? », à laquelle je réponds déjà assez souvent à la maison, merci). Elle m'a ensuite demandé de me retirer et j'ai attendu, j'ai attendu. C'est finalement les deux écrivains, Turgeon et Girard, qui se sont entraidés pour rédiger la lettre à ma dulcinée.

Entretemps, la destinataire de ma lettre s'est décidée à aller voir le Belge Jack Keguenne, en résidence à Montréal, afin de me rendre la pareille. Ce qui fut expédié. Le résultat de nos deux démarches, c’est deux pages manuscrites, de jolis textes qui n'auraient pu être écrits pour personne d'autre que pour leur destinataire. Je n'ai pas flairé l’odeur de ma douce à la lecture de sa lettre. Par contre, dans le rôle de l'expéditeur, j'ai trouvé intéressant d'entendre l'écho déformé de ma propre voix. L'opération donne un bon aperçu de l'acte de création. On sent bien la chimie opérer pour la simple et bonne raison qu'on est un élément de ce processus chimique. Après tout, ex nihilo nihil, in nihilum posse reverti[4].

 

Des enfants, des vieux et des fous braques

Dame Turgeon est aussi celle qui est chargée de faire entrer les Donneurs à l'école, de me dire ce soir-là monsieur Girard. Ce volet du projet ne s'est pas encore concrétisé, bien que des incursions ont eu lieu au fil des ans. Les Donneurs, c'est encore beaucoup de bonnes idées qui n'ont pas pris leur envol. C'est une « action tentaculaire », d'imager monsieur Girard afin de bien montrer que la démarche des Donneurs tient tout à la fois de la création littéraire, de la campagne d'alphabétisation, qu'elle peut être instrumentalisée par le monde de l'éducation et qu'elle trouve même un sens dans le vaste monde de la santé et des services sociaux.

Gérontologue, monsieur Girard voudrait que les Donneurs se rendent dans les résidences pour personnes âgées. Des démarches ont aussi été entreprises avec l'institut Philippe-Pinel, démarches qui ont fortement intéressé les médecins de l'institut, aux dires de l'initiateur du projet.

« Ce projet consiste à offrir à une clientèle hospitalisée à l’intérieur d’une unité de soins de courte durée de psychiatrie, les services et l’assistance, sur une base régulière, d’un écrivain professionnel déjà familiarisé à une relation d’aide de ce type. […] Nous croyons que chaque individu se verrait offrir [...] une occasion de passer à la parole, et peut-être de clarifier le chaos de sa propre pensée, avec le soutien conjoint d’un psychiatre et d’un écrivain. »[5]

Lors de l'événement annuel, à Joliette, les Donneurs organisent une conférence avec des intervenants provenant de tous les milieux. Les cinq premiers thèmes portaient sur les cinq qualités primordiales d’un écrivain (selon monsieur Girard) : la bonté, le don, la compassion, la dignité et l'intégrité. Cette année, pour la dixième édition, on change de paradigmes avec une conférence sur la volupté.

Dans la boîte à fantaisies du sieur Girard, se trouve l'idée d'un défilé de mode et d'écrivains. Il imagine, par exemple, Dany Laferrière en train de parader devant la galerie pendant que Jean-Paul Daoust commente tout autant l'oeuvre du romancier japonais que son costume de suède blanc crème...

Soulignons, en terminant, que tout un chacun est invité à reprendre ce concept dans sa communauté. À la seule condition de répandre aussi le slogan de l'événement : Tout ce qui n'est pas donné est perdu. Ne nous reste plus qu'à souhaiter aux Donneurs un déluge de subventions afin qu'ils puissent nous contaminer autant que possible. On en a bien besoin.

Sébastien Lavoie

À votre avis :

Cliquez ici pour faire parvenir votre commentaire

Tous droits réservés © 2003 - 2010 IndexQuébec Inc.