|
|
Robert
Giroux et le reste de la bande à Triptyque seraient
sans doute d'accord avec Jean-Claude Larouche, à propos
de cette édition qui n'a plus (ou pas) de lieu. |
Ce
n'est qu'à l'occasion de sa majorité, en 1995, que la maison a
mis fin à sa période de nomadisme pour se sédentariser dans
un joli loft de l'est du Plateau-Mont-Royal. Une mauvaise décision
sur le plan des affaires, dira Monsieur Giroux fier d'être, par
ailleurs, économe, mais une bonne décision par rapport aux
relations de travail et d'amitié.
Car
chez Triptyque, tout n’est qu’affaire de passion.
Issus
de milieux populaires, imprégnés d'artisanat plutôt que
d'art, dotés de très peu de moyens financiers, mais amoureux
des livres et du milieu de la littérature, grands lecteurs
devant l'Éternel, autodidactes pour ainsi dire fervents, les
fondateurs des Éditions Triptyque et de la revue Moebius établissaient
ce qu'on pourrait appeler des ateliers de travail, le plus
souvent autour d'une table de cuisine, comme cela se faisait,
semble-t-il, au Noroît ou aux Herbes rouges ...
Effectivement,
Les herbes rouges dont la philosophie « nouvelle écriture »
(« formaliste
et un peu pointue qui allait sévir à l'époque [1]
»)
était
bien loin de la vision des trois fondateurs de la nouvelle
maison d'édition, Pierre DesRuisseaux, Raymond Martin
et Guy Melançon, tous intéressés d'abord et avant tout par la
poésie.
—
C’était une gang de hippies, finalement.
—
Peut-être qu'on peut dire ça, dans la mesure où nos livres étaient
imprimés sur du papier coupé dans le mauvais sens. Mais moi,
je parlerais plutôt d'artisans. Nos livres ont été montés à
l'ancienne jusqu'en 1990...
N'empêche,
le petit livre produit pour les vingt-cinq ans de la maison d'édition
parle en ces termes de l'arrivée de Robert Giroux comme
directeur littéraire : « Robert Giroux possédait
une voiture, ce qui constituait un must, un luxe qui
allait transformer les habitudes du petit groupe, en apparence
du moins. Il avait aussi une cave, un hangar, un répondeur téléphonique,
un télécopieur qui ronronnait [...] [2]
» Ce
que Robert Giroux dit avoir apporté à la maison d'édition
(disons en 1980, date de son entrée dans la fonction de
dirigeant), outre un intérêt pour le roman et les livres
traitant de musique, c'est la structure d'un professeur
d'université... sans oublier la cave et le hangar mentionnés
plus haut (ne riez pas, c'est très utile pour une maison d'édition
qui s'enorgueillit de ne jamais pilonner).
PLUS
ON EST DE FOUS…
Trente
ans de Triptyque, c'est aussi trente ans de Moebius, forcément,
puisqu'il s'agit de deux branches issues d'un même tronc (les
deux entités se dissocient seulement sur le plan
administratif). Moebius, qui fut d'abord l'incubateur de
Triptyque et qui fait maintenant figure de vieux beau largué
sur le bord de la piste de danse sous prétexte qu'il n'est plus
une figure nouvelle dans le bar littéraire. C'est du moins
l'avis de monsieur Giroux, qui regrette que les efforts
passionnels de la bande soient négligés, voire carrément
ignorés.
—
Dans le livre que vous avez produit pour le 25e anniversaire,
vous semblez amer face aux critiques...
—
C'est un milieu où tout le monde se connaît et où l'on ne
semble plus faire la distinction, parfois, entre l'aspect
promotionnel du livre et sa critique. Non, ce qui a sans doute
irrité, c'est que j'ai nommé ceux qui ne faisaient pas mon
affaire... On ne reçoit pas beaucoup d'attention médiatique,
pourtant il y a autant de travail dans un numéro de Moebius que
dans trois livres...
Eh
non, la francophonie n'aime pas la nouvelle, ni en livre ni en
revue, ça, je le savais; mais c'est monsieur Giroux qui m'a
appris qu'un recueil de poésie se vend plus, en moyenne, qu'un
recueil de nouvelles. À
la
lumière de ces faits, on comprend mieux que les artisans de la
revue ont eu besoin d'un dur désir de durer et que c'est un
exploit, dans les circonstances, d'avoir réussi à tenir la
distance pendant trente ans.
Certes,
grâce à « une politique éditoriale accueillante, généreuse
et ouverte, à un éclectisme de bon aloi [3]
», la
revue a su se garder jeune, mais comme elle s'est « longtemps
vantée de publier de bons textes plutôt que des noms connus [4]
»,
elle
s'est retrouvée souvent prise entre l'arbre et l'écorce,
« position difficile à tenir [5]
».
Au
fil du temps, le mandat de Moebius s'est élargi en même
temps que celui de Triptyque, le format de la revue aussi s'est
élargi et, d'une trentaine de pages à ses origines, il est
devenu de plus en plus volumineux, passant à plus de cent
pages. C'est alors, peut-être, que l'équipe a senti le besoin
de distinguer, parmi tous les textes qu'elle publiait, ce qu'il
est convenu d'appeler la crème de la crème que représente le
Prix de la bande à Moebius.
DERNIER
PANNEAU
—
Et les essais, on n’en a pas parlé… C’est alimentaire?
—
Non ce n'est pas alimentaire, on aime tout ce qu'on fait. Mais,
bien sûr, l'essai a une vie plus longue en librairie qu'une
oeuvre de fiction, qui peut nous être retournée après deux
mois (N.D.A. Mais où sont passés les gens qui crient au
scandale?), et, en France, il se vend mieux que la fiction.
Et
quand un professeur transforme un essai en manuel scolaire,
c'est toute la chaîne livresque qui est heureuse... C'est à ce
mot, « heureux », que le représentant de Lettres
québécoises se rebiffe. Mais la maison d'édition n'a pas
connu le moindre écueil? Il semble bien que tout ait toujours
été au rose fixe (« Notre modestie nous garde en santé! »), du moins de l'avis de l'éditeur qui avoue,
par contre, qu'il souhaite parfois que les relations s'améliorent
entre les éditeurs et les auteurs. L'Union des écrivaines et
des écrivains québécois (UNEQ) est sévère avec les éditeurs
littéraires, dira-t-il en ajoutant que certains auteurs
manquent de reconnaissance et que la relation qu'ils développent
avec l'éditeur n'est pas valorisée (c'est que deux auteurs de
Triptyque sont allés récemment se faire couvrir de gloire
ailleurs).
Quels sont
les défis qui attendent Triptyque? Là-bas, comme chez JCL, l'éditeur
commence à penser à la manière dont il va passer le flambeau,
avouant avoir de la difficulté à former une relève. Du reste,
rachat, fusion, toutes les portes restent ouvertes, mais gageons
que les gens de chez Triptyque n'ont pas fini de nous faire découvrir
les nouveaux Maxime-Olivier Moutier et autres Marie-Hélène
Poitras.
[1]
à [5]
Robert
Giroux, Vingt-cinq ans déjà !, Les Éditions
Triptyque et la revue Moebius, 2002, n.p.
Sébastien
Lavoie
|