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Article paru dans le numéro 127, automne 2007, de la revue Lettres québécoises (pages 60-61).

Trip à trois littéraires, façon baba cool

 

Robert Giroux et le reste de la bande à Triptyque seraient sans doute d'accord avec Jean-Claude Larouche, à propos de cette édition qui n'a plus (ou pas) de lieu.

 

 

Ce n'est qu'à l'occasion de sa majorité, en 1995, que la maison a mis fin à sa période de nomadisme pour se sédentariser dans un joli loft de l'est du Plateau-Mont-Royal. Une mauvaise décision sur le plan des affaires, dira Monsieur Giroux fier d'être, par ailleurs, économe, mais une bonne décision par rapport aux relations de travail et d'amitié.

 

Car chez Triptyque, tout n’est qu’affaire de passion.

 

Issus de milieux populaires, imprégnés d'artisanat plutôt que d'art, dotés de très peu de moyens financiers, mais amoureux des livres et du milieu de la littérature, grands lecteurs devant l'Éternel, autodidactes pour ainsi dire fervents, les fondateurs des Éditions Triptyque et de la revue Moebius établissaient ce qu'on pourrait appeler des ateliers de travail, le plus souvent autour d'une table de cuisine, comme cela se faisait, semble-t-il, au Noroît ou aux Herbes rouges ...

 

Effectivement, Les herbes rouges dont la philosophie « nouvelle écriture » (« formaliste et un peu pointue qui allait sévir à l'époque [1] ») était bien loin de la vision des trois fondateurs de la nouvelle maison d'édition, Pierre DesRuisseaux, Raymond Martin et Guy Melançon, tous intéressés d'abord et avant tout par la poésie.

 

C’était une gang de hippies, finalement.

 

Peut-être qu'on peut dire ça, dans la mesure où nos livres étaient imprimés sur du papier coupé dans le mauvais sens. Mais moi, je parlerais plutôt d'artisans. Nos livres ont été montés à l'ancienne jusqu'en 1990...

 

N'empêche, le petit livre produit pour les vingt-cinq ans de la maison d'édition parle en ces termes de l'arrivée de Robert Giroux comme directeur littéraire : « Robert Giroux possédait une voiture, ce qui constituait un must, un luxe qui allait transformer les habitudes du petit groupe, en apparence du moins. Il avait aussi une cave, un hangar, un répondeur téléphonique, un télécopieur qui ronronnait [...] [2] » Ce que Robert Giroux dit avoir apporté à la maison d'édition (disons en 1980, date de son entrée dans la fonction de dirigeant), outre un intérêt pour le roman et les livres traitant de musique, c'est la structure d'un professeur d'université... sans oublier la cave et le hangar mentionnés plus haut (ne riez pas, c'est très utile pour une maison d'édition qui s'enorgueillit de ne jamais pilonner).

 

PLUS ON EST DE FOUS…

 

Trente ans de Triptyque, c'est aussi trente ans de Moebius, forcément, puisqu'il s'agit de deux branches issues d'un même tronc (les deux entités se dissocient seulement sur le plan administratif). Moebius, qui fut d'abord l'incubateur de Triptyque et qui fait maintenant figure de vieux beau largué sur le bord de la piste de danse sous prétexte qu'il n'est plus une figure nouvelle dans le bar littéraire. C'est du moins l'avis de monsieur Giroux, qui regrette que les efforts passionnels de la bande soient négligés, voire carrément ignorés.

 

— Dans le livre que vous avez produit pour le 25e anniversaire, vous semblez amer face aux critiques...

 

— C'est un milieu où tout le monde se connaît et où l'on ne semble plus faire la distinction, parfois, entre l'aspect promotionnel du livre et sa critique. Non, ce qui a sans doute irrité, c'est que j'ai nommé ceux qui ne faisaient pas mon affaire... On ne reçoit pas beaucoup d'attention médiatique, pourtant il y a autant de travail dans un numéro de Moebius que dans trois livres...

 

Eh non, la francophonie n'aime pas la nouvelle, ni en livre ni en revue, ça, je le savais; mais c'est monsieur Giroux qui m'a appris qu'un recueil de poésie se vend plus, en moyenne, qu'un recueil de nouvelles. À la lumière de ces faits, on comprend mieux que les artisans de la revue ont eu besoin d'un dur désir de durer et que c'est un exploit, dans les circonstances, d'avoir réussi à tenir la distance pendant trente ans.

 

Certes, grâce à « une politique éditoriale accueillante, généreuse et ouverte, à un éclectisme de bon aloi [3] », la revue a su se garder jeune, mais comme elle s'est « longtemps vantée de publier de bons textes plutôt que des noms connus [4] », elle s'est retrouvée souvent prise entre l'arbre et l'écorce, « position difficile à tenir [5] ».

 

Au fil du temps, le mandat de Moebius s'est élargi en même temps que celui de Triptyque, le format de la revue aussi s'est élargi et, d'une trentaine de pages à ses origines, il est devenu de plus en plus volumineux, passant à plus de cent pages. C'est alors, peut-être, que l'équipe a senti le besoin de distinguer, parmi tous les textes qu'elle publiait, ce qu'il est convenu d'appeler la crème de la crème que représente le Prix de la bande à Moebius.

 

DERNIER PANNEAU

 

— Et les essais, on n’en a pas parlé… C’est alimentaire?

 

— Non ce n'est pas alimentaire, on aime tout ce qu'on fait. Mais, bien sûr, l'essai a une vie plus longue en librairie qu'une oeuvre de fiction, qui peut nous être retournée après deux mois (N.D.A. Mais où sont passés les gens qui crient au scandale?), et, en France, il se vend mieux que la fiction.

 

Et quand un professeur transforme un essai en manuel scolaire, c'est toute la chaîne livresque qui est heureuse... C'est à ce mot, « heureux », que le représentant de Lettres québécoises se rebiffe. Mais la maison d'édition n'a pas connu le moindre écueil? Il semble bien que tout ait toujours été au rose fixe (« Notre modestie nous garde en santé! »), du moins de l'avis de l'éditeur qui avoue, par contre, qu'il souhaite parfois que les relations s'améliorent entre les éditeurs et les auteurs. L'Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) est sévère avec les éditeurs littéraires, dira-t-il en ajoutant que certains auteurs manquent de reconnaissance et que la relation qu'ils développent avec l'éditeur n'est pas valorisée (c'est que deux auteurs de Triptyque sont allés récemment se faire couvrir de gloire ailleurs).

 

Quels sont les défis qui attendent Triptyque? Là-bas, comme chez JCL, l'éditeur commence à penser à la manière dont il va passer le flambeau, avouant avoir de la difficulté à former une relève. Du reste, rachat, fusion, toutes les portes restent ouvertes, mais gageons que les gens de chez Triptyque n'ont pas fini de nous faire découvrir les nouveaux Maxime-Olivier Moutier et autres Marie-Hélène Poitras.

 

 


[1] à [5] Robert Giroux, Vingt-cinq ans déjà !, Les Éditions Triptyque et la revue Moebius, 2002, n.p.

 

 

 

 

Sébastien Lavoie

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