Les classiques à lire. Les livres et les auteurs qui deviennent des incontournables!

Accueil

Résumés

Prix

Autre

Contact

   

Répertoire

Par époque

Liens

Publicité

Suggérez

Imprimer


Article paru dans le numéro 142, été 2011, de la revue Lettres québécoises (pages 57-58).

Le charme discret du Noroît

 

Sans tambour ni trompette, la discrète mais estimée maison d'édition, qui a publié à ce jour plus de sept cents titres, entame déjà sa cinquième décennie.

 

C'est à Saint-Lambert, dans leur sous-sol (un classique), que René Bonenfant, alors à l'emploi des Presses de l'Université de Montréal, et sa conjointe, l'artiste en arts graphiques et poète Célyne Fortin, fondent les éditions du Noroît sans autre chose que leur enthousiasme. Le premier titre à paraître est Calcaires d'Alexis Lefrançois. À cette époque (la même année où fut fondé les Écrits des Forges), l'Hexagone régnait pratiquement seule dans le monde de l'édition de poésie (Les herbes rouges, la maison d'édition, n'a été fondée qu'en 1978, et Triptyque n'était pas encore né).

Sous l'impulsion de dame Fortin, la maison se met aussitôt à la fabrication de livres d'artistes et, jusqu'à il n’y a pas si longtemps, tentait d'établir un maillage entre la poésie et l'art. Treize ans plus tard, ce vivier publiait déjà son centième titre, dans l'indifférence même pas coupable de la société qui l'a vue naître (en témoigne le dossier de presse à peu près vide avec lequel je travaille et qui me fait survoler le temps plus vite qu'un superhéros).

 

Même costume, autres Clark Kent

En 1991, René Bonenfant accepte le poste de chef du service des lettres et de l’édition au Conseil des Arts du Canada, ce qui force la vente du Noroît. C'est Paul Bélanger, Hélène Dorion et Claude Prudhomme qui prennent alors les rênes de l'entreprise qu’ils déménagent à Saint-Hippolyte, dans les Laurentides, à peu près au même moment où Lettres québécoises mettait sous presse un numéro 63 où plusieurs poètes rendaient hommage aux deux maisons de poésie qui célébraient alors leurs vingt ans[i] :

« S'il fallait, écrivait Nicole Brossard, résumer en quelques mots l'apport du Noroît et des Écrits des Forges, je dirais que ces deux maisons d'édition ont assuré le croisement fertile des différentes tendances poétiques apparues à la fin des années 70, de même qu'elles ont préparé un terrain propice au rayonnement à l'étranger de la poésie québécoise.[ii] »

Dans le discours  des poètes d’alors, c'est peut-être le commentaire qui revient avec le plus de constance; « […] aucun sectarisme n'a présidé au choix éditorial[iii] », tranchait par exemple Hugues Corriveau. « Qu'il me soit permis cependant de souligner l'absence de tout dogmatisme dans les choix de René Bonenfant et Célyne Fortin », renchérissait pour sa part Robert Yergeau. « L'accueil et la convivialité qui en découlent ont permis au Noroît d'être au carrefour de plusieurs tendances poétiques, et à René Bonenfant et Célyne Fortin d'être d'admirables rassembleurs.[iv] »

Je n'ai compris ce que voulait dire « rassembleur » qu'au fil de ma discussion avec Paul Bélanger, alors qu'il répondait à ma question sur le type de relation qu'il entretient  avec les quelques lecteurs qui sont appelés à donner leur avis sur les manuscrits que reçoit la maison. Le sieur Bélanger m'a surpris en me laissant entendre qu'il n'était pas là pour se constituer une « bibliothèque idéale ». C'est un choix, précise celui qui dit aussi avoir d'abord choisi la maison d'édition comme poète, avant que celle-ci ne le choisisse à son tour comme éditeur. Jusqu'ici, je n'avais été confronté qu'à des éditeurs qui,  quand ils avaient un avis sur la question, proclamaient qu'ils ne pouvaient éditer, puis mettre sur la place publique une œuvre en laquelle ils ne croyaient pas totalement; voilà que le Noroît m'annonce que, certes, cette façon de voir est pertinente, mais pas inéluctable.

Monsieur Bélanger souligne en premier lieu le danger – pas immense, précise-t-il – de s'enfermer dans une certaine lecture, de perdre une certaine disponibilité ou une ouverture. C'est pour cette raison que les avis de ses quelques lecteurs lui sont essentiels depuis qu'il navigue seul à la barre de la maison (2000). Certes, l'éditeur n'est pas qu'un technicien capable de reconnaître la pertinence esthétique, poétique d'une œuvre, me dira-t-il en précisant :  « la poésie est tout de même une expérience intérieure, au sens fort du terme, allant même jusqu'au Sacré. Tout l'Art porte ça pour moi. C'est pas juste une relation spectaculaire au monde, c'est une relation ontologique, presque immanente à ce qui arrive dans le monde. »

La recette en circuit fermé a fonctionné pour les Herbes rouges, mais son contraire marche peut-être encore mieux pour le Noroît…

 

L'autre constante...

dans le discours de ceux qui ont fait affaire  avec la maison, c'est la reconnaissance  du soin apporté par toute l'équipe du Noroît à la présentation du livre. En témoigne le profond soupir qu'a poussé le sieur Bélanger quand j'ai abordé ce sujet : il s'est plaint du choix (de papier, de format) de plus en plus restreint que lui imposent les imprimeurs, de la qualité qui va en diminuant... Cet éditeur aime les livres beaux et a connu une autre époque qu'il compare au temps présent; avec comme résultat qu'il se désole.

« Pour moi, un texte, c'est d'abord une rencontre avec une personne », me dira-t-il. Celle-ci est fondamentale et passe par un droit de regard de l'auteur sur tout ce que fait l'éditeur. « Mon premier souci, c'est que l'auteur se sente écouté, accueilli; l'important est d'établir un dialogue. Ce qui m’est fondamental, c'est le dialogue dans le texte ou autour de la poésie, mais à l'endroit d'un objet qu'on appel le poème, et que ce dialogue-là, dans l'instant, puisse servir au poète, quand il retourne à la maison, pour qu'il puisse servir son travail. »

Cela dit, au début de l'entrevue, le maestro de ces spécialistes du langage que sont les poètes m’a défini la poésie du Noroît comme « une poésie avec un souci d'humanisme; qui est moins dans la déconstruction ou dans la révolution du langage que dans la continuité des poètes des années 60-70 » et il me redira plus tard, remarquez la redondance voulue de l'affirmation, qu'il n'est pas question de déconstruction ou de révolution du langage...

 

Et le prochain éditeur du Noroît sera...

J'ai  été reçu par Mylène Dandurand, adjointe de monsieur Bélanger, dans une grande salle d'un édifice industriel abritant aussi, entre autres, les locaux de Leméac et des Allusifs. Un local genre entrepôt mal chauffé qui n'avait rien de commun avec ce que la plupart des admirateurs d'Isabelle Boulay qualifient de « poétique », surtout pas en ce froid mardi de janvier (en commençant l'entrevue, monsieur Bélanger a naturellement enfilé de minces gants de laine noirs sans extrémités).

Lorsqu'il a pris seul les rênes de la maison d'édition, monsieur Bélanger a aussi déménagé la maison à Montréal, où elle a toujours eu une boîte postale. Je ne voulais pas vivre à St-Hippolyte; je suis de Montréal, je n'aime pas les Laurentides, m'expliqua-t-il en substance. Outre la position géographique de l'éditeur, l'autre chose qui a fondamentalement changé depuis les débuts, c'est que le Noroît ne fait plus de livres d'artistes. Parce qu'il n'y a plus de demande, me dira-t-il d'un ton neutre...

Une des choses qui lasse, quand on travaille pour Lettres québécoises, c'est de constater que les enjeux et les problèmes du milieu littéraire ont été bien cernés, et ce, depuis toujours, et que les choses vont en se dégradant depuis au moins quarante ans, dans l'indifférence générale. Je me sens triste pour ceux qui écrivaient, il y a vingt ans (et donc avant les coupures de toutes sortes), des lamentos comme « […] les deux dernières décennies ont été frappés par deux récessions dont les effets sur l'édition ont été absolument dévastateurs[v] » ou encore : « Dire que les médias ne font pas leur travail, la place accordée à la poésie dans les périodiques va sans cesse rétrécissant..., que les librairies préfèrent le chant des caisses au chant poétique, que le prix galopant des livres n'aide personne...[vi] »

Si seulement vous saviez ce qu'on sait maintenant, les boys, vous seriez peut-être alors devenu plombiers...

Mes sollicitations pour la rubrique « hommage » incitent toujours les hommagés à réaliser que tous ne partagent pas leur ardeur au travail ou leur enthousiasme pour la chose culturelle. Avec monsieur Bélanger, on a donc fait le tour des récriminations habituelles de la moyenne des éditeurs. Le système d'éducation déficient et incapable de produire des pédagogues sachant transmettre la littérature. Le résultat désastreux de l'ère Sylvain Lafrance sur la culture diffusée à Radio-Canada. La nécessité de s'ouvrir au reste de l'Amérique (celle-là, pour être honnête, s'entend plus chez les éditeurs de poésie...) La formation du lecteur nouveau, devenue une utopie. La courroie de transmission (l'espace médiatique) entre l'éditeur et le lecteur maintenant pratiquement inexistante (et, pour Lettres québécoises : du refus de parler d'auteurs autres que québécois, qui est une forme de repli, dira en substance monsieur Bélanger...)

En bref, le genre de constatations désolantes qui nous font convoquer, en désespoir de cause, Jean-Paul Daoust :

Mais éditer de la poésie. Ce n'est pas évident. Encore moins pour le gérant de banque. […] Mais j'y pense : deux miracles ici-bas n'ont jamais été reconnus : éditer de la poésie, et faire du champagne![vii]

En faisant le bilan et en ne se prêtant qu'un rôle de passeur entre le  couple Bonenfant-Fortin et le dauphin désigné, Patrick Lafontaine, monsieur Bélanger dira du Noroît : « On a enraciné une certaine idée de l'édition, une certaine idée de la poésie et de la façon de conduire les affaires en lien avec la poésie... »

 

Fin...

C'était le Noroît, qui se voulait et se veut toujours éclectique, artisanal au sens noble du terme et en amont du bouillonnement culturel poétique. Le mot de la fin, monsieur Bélanger?

« J'estime que le pari a été tenu. »

Nous aussi.

 

 



[ii] Ibidem, p. 9

[iii] Ibidem, p. 9

[iv] Ibidem, p. 12

[v] Ibidem, André Vanasse, p. 6

[vi] Ibidem, Claude Beausoleil, p. 7

[vii] Ibidem,  p. 10

 

Sébastien Lavoie

À votre avis :

Cliquez ici pour faire parvenir votre commentaire (info@lire.ca)

Tous droits réservés © 2003 - 2010 IndexQuébec Inc.