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Sans
tambour ni trompette, la discrète mais estimée maison
d'édition, qui a publié à ce jour plus de sept cents
titres, entame déjà sa cinquième décennie. |
C'est
à Saint-Lambert, dans leur sous-sol (un classique), que René
Bonenfant, alors à l'emploi des Presses de l'Université de
Montréal, et sa conjointe, l'artiste en arts graphiques et poète
Célyne Fortin, fondent les éditions du Noroît sans autre
chose que leur enthousiasme. Le premier titre à paraître est Calcaires
d'Alexis Lefrançois. À cette époque (la même année où fut
fondé les Écrits des Forges), l'Hexagone régnait pratiquement
seule dans le monde de l'édition de poésie (Les herbes rouges,
la maison d'édition, n'a été fondée qu'en 1978, et Triptyque
n'était pas encore né).
Sous
l'impulsion de dame Fortin, la maison se met aussitôt à la
fabrication de livres d'artistes et, jusqu'à il n’y a pas si
longtemps, tentait d'établir un maillage entre la poésie et
l'art. Treize ans plus tard, ce vivier publiait déjà son centième
titre, dans l'indifférence même pas coupable de la société
qui l'a vue naître (en témoigne le dossier de presse à peu près
vide avec lequel je travaille et qui me fait survoler le temps
plus vite qu'un superhéros).
Même
costume, autres Clark Kent
En
1991, René Bonenfant accepte le poste de chef du service
des lettres et de l’édition au Conseil des Arts du Canada, ce
qui force la vente du Noroît. C'est Paul Bélanger, Hélène
Dorion et Claude Prudhomme qui prennent alors les rênes de
l'entreprise qu’ils déménagent à Saint-Hippolyte, dans les
Laurentides, à peu près au même moment où Lettres
québécoises mettait sous presse un numéro 63 où
plusieurs poètes rendaient hommage aux deux maisons de poésie
qui célébraient alors leurs vingt ans[i]
:
« S'il
fallait, écrivait Nicole Brossard, résumer en quelques mots
l'apport du Noroît et des Écrits des Forges, je dirais que ces
deux maisons d'édition ont assuré le croisement fertile des
différentes tendances poétiques apparues à la fin des années
70, de même qu'elles ont préparé un terrain propice au
rayonnement à l'étranger de la poésie québécoise.[ii]
»
Dans
le discours des poètes
d’alors, c'est peut-être le commentaire qui revient avec le
plus de constance; « […] aucun sectarisme n'a présidé
au choix éditorial[iii] »,
tranchait par exemple Hugues Corriveau. « Qu'il me soit
permis cependant de souligner l'absence de tout dogmatisme dans
les choix de René Bonenfant et Célyne Fortin », renchérissait
pour sa part Robert Yergeau. « L'accueil et la convivialité
qui en découlent ont permis au Noroît d'être au carrefour de
plusieurs tendances poétiques, et à René Bonenfant et Célyne
Fortin d'être d'admirables rassembleurs.[iv]
»
Je
n'ai compris ce que voulait dire « rassembleur »
qu'au fil de ma discussion avec Paul Bélanger, alors qu'il répondait
à ma question sur le type de relation qu'il entretient
avec les quelques lecteurs qui sont appelés à donner
leur avis sur les manuscrits que reçoit la maison. Le sieur Bélanger
m'a surpris en me laissant entendre qu'il n'était pas là pour
se constituer une « bibliothèque idéale ». C'est
un choix, précise celui qui dit aussi avoir d'abord choisi la
maison d'édition comme poète, avant que celle-ci ne le
choisisse à son tour comme éditeur. Jusqu'ici, je n'avais été
confronté qu'à des éditeurs qui,
quand ils avaient un avis sur la question, proclamaient
qu'ils ne pouvaient éditer, puis mettre sur la place publique
une œuvre en laquelle ils ne croyaient pas totalement; voilà
que le Noroît m'annonce que, certes, cette façon de voir est
pertinente, mais pas inéluctable.
Monsieur
Bélanger souligne en premier lieu le danger – pas immense, précise-t-il
– de s'enfermer dans une certaine lecture, de perdre une
certaine disponibilité ou une ouverture. C'est pour cette
raison que les avis de ses quelques lecteurs lui sont essentiels
depuis qu'il navigue seul à la barre de la maison (2000).
Certes, l'éditeur n'est pas qu'un technicien capable de reconnaître
la pertinence esthétique, poétique d'une œuvre, me dira-t-il
en précisant : «
la poésie est tout de même une expérience intérieure, au
sens fort du terme, allant même jusqu'au Sacré. Tout l'Art
porte ça pour moi. C'est pas juste une relation spectaculaire
au monde, c'est une relation ontologique, presque immanente à
ce qui arrive dans le monde. »
La
recette en circuit fermé a fonctionné pour les Herbes rouges,
mais son contraire marche peut-être encore mieux pour le Noroît…
L'autre
constante...
…
dans le discours de ceux qui ont fait affaire
avec la maison, c'est la reconnaissance
du soin apporté par toute l'équipe du Noroît à la présentation
du livre. En témoigne le profond soupir qu'a poussé le sieur Bélanger
quand j'ai abordé ce sujet : il s'est plaint du choix (de
papier, de format) de plus en plus restreint que lui imposent
les imprimeurs, de la qualité qui va en diminuant... Cet éditeur
aime les livres beaux et a connu une autre époque qu'il compare
au temps présent; avec comme résultat qu'il se désole.
« Pour
moi, un texte, c'est d'abord une rencontre avec une personne »,
me dira-t-il. Celle-ci est fondamentale et passe par un droit de
regard de l'auteur sur tout ce que fait l'éditeur. « Mon
premier souci, c'est que l'auteur se sente écouté, accueilli;
l'important est d'établir un dialogue. Ce qui m’est
fondamental, c'est le dialogue dans le texte ou autour de la poésie,
mais à l'endroit d'un objet qu'on appel le poème, et que ce
dialogue-là, dans l'instant, puisse servir au poète, quand il
retourne à la maison, pour qu'il puisse servir son travail. »
Cela
dit, au début de l'entrevue, le maestro de ces spécialistes du
langage que sont les poètes m’a défini la poésie du Noroît
comme « une poésie avec un souci d'humanisme; qui est
moins dans la déconstruction ou dans la révolution du langage
que dans la continuité des poètes des années 60-70 » et
il me redira plus tard, remarquez la redondance voulue de
l'affirmation, qu'il n'est pas question de déconstruction ou de
révolution du langage...
Et
le prochain éditeur du Noroît sera...
J'ai
été reçu par Mylène Dandurand, adjointe de monsieur Bélanger,
dans une grande salle d'un édifice industriel abritant aussi,
entre autres, les locaux de Leméac et des Allusifs. Un local
genre entrepôt mal chauffé qui n'avait rien de commun avec ce
que la plupart des admirateurs d'Isabelle Boulay qualifient de
« poétique », surtout pas en ce froid mardi de
janvier (en commençant l'entrevue, monsieur Bélanger a
naturellement enfilé de minces gants de laine noirs sans extrémités).
Lorsqu'il
a pris seul les rênes de la maison d'édition, monsieur Bélanger
a aussi déménagé la maison à Montréal, où elle a toujours
eu une boîte postale. Je ne voulais pas vivre à St-Hippolyte;
je suis de Montréal, je n'aime pas les Laurentides,
m'expliqua-t-il en substance. Outre la position géographique de
l'éditeur, l'autre chose qui a fondamentalement changé depuis
les débuts, c'est que le Noroît ne fait plus de livres
d'artistes. Parce qu'il n'y a plus de demande, me dira-t-il d'un
ton neutre...
Une
des choses qui lasse, quand on travaille pour Lettres québécoises,
c'est de constater que les enjeux et les problèmes du milieu
littéraire ont été bien cernés, et ce, depuis toujours, et
que les choses vont en se dégradant depuis au moins quarante
ans, dans l'indifférence générale. Je me sens triste pour
ceux qui écrivaient, il y a vingt ans (et donc avant les
coupures de toutes sortes), des lamentos comme « […] les
deux dernières décennies ont été frappés par deux récessions
dont les effets sur l'édition ont été absolument dévastateurs[v] »
ou encore : « Dire que les médias ne font pas leur
travail, la place accordée à la poésie dans les périodiques
va sans cesse rétrécissant..., que les librairies préfèrent
le chant des caisses au chant poétique, que le prix galopant
des livres n'aide personne...[vi]
»
Si
seulement vous saviez ce qu'on sait maintenant, les boys,
vous seriez peut-être alors devenu plombiers...
Mes
sollicitations pour la rubrique « hommage » incitent
toujours les hommagés à réaliser que tous ne partagent
pas leur ardeur au travail ou leur enthousiasme pour la chose
culturelle. Avec monsieur Bélanger, on a donc fait le tour des
récriminations habituelles de la moyenne des éditeurs. Le système
d'éducation déficient et incapable de produire des pédagogues
sachant transmettre la littérature. Le résultat désastreux de
l'ère Sylvain Lafrance sur la culture diffusée à Radio-Canada.
La nécessité de s'ouvrir au reste de l'Amérique (celle-là,
pour être honnête, s'entend plus chez les éditeurs de poésie...)
La formation du lecteur nouveau, devenue une utopie. La courroie
de transmission (l'espace médiatique) entre l'éditeur et le
lecteur maintenant pratiquement inexistante (et, pour Lettres
québécoises : du refus de parler d'auteurs autres que québécois,
qui est une forme de repli, dira en substance monsieur Bélanger...)
En
bref, le genre de constatations désolantes qui nous font
convoquer, en désespoir de cause, Jean-Paul Daoust :
Mais
éditer de la poésie. Ce n'est pas évident. Encore moins pour
le gérant de banque. […] Mais j'y pense : deux miracles
ici-bas n'ont jamais été reconnus : éditer de la poésie,
et faire du champagne![vii]
En
faisant le bilan et en ne se prêtant qu'un rôle de passeur
entre le couple
Bonenfant-Fortin et le dauphin désigné, Patrick Lafontaine,
monsieur Bélanger dira du Noroît : « On a enraciné
une certaine idée de l'édition, une certaine idée de la poésie
et de la façon de conduire les affaires en lien avec la poésie... »
Fin...
…
C'était le Noroît, qui se voulait et se veut toujours
éclectique, artisanal au sens noble du terme et en amont du
bouillonnement culturel poétique. Le mot de la fin, monsieur Bélanger?
« J'estime
que le pari a été tenu. »
Nous
aussi.
[v] Ibidem, André
Vanasse, p. 6
[vi]
Ibidem, Claude Beausoleil, p. 7
Sébastien
Lavoie
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