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Article paru dans le numéro 129, printemps 2008, de la revue Lettres québécoises (page 54).

Les Herbes rouges : l'étonnante destinée des frères Hébert

 

Mil neuf cent soixante-huit. C'était l'année de la parution de Nègres blancs d'Amérique. C'était une époque où de jeunes décrocheurs pouvaient se transformer en guides littéraires pour toute une génération d'écrivains.

 

Il est difficile de croire à l'emblématique destin des frères Hébert, Marcel et François, les fondateurs des Éditions Les Herbes rouges, tant celui-ci paraît tiré par les cheveux. Les frères Hébert ont été élevés dans un quartier du bas de la ville par des parents illettrés qui considéraient la lecture comme une perte de temps. Enfants, ils sont derniers de classe, redoublent. Ils ne s'intéressent à rien de ce que disent les professeurs, mais ils s'enflamment lorsque arrive le temps de faire des rédactions et ils se passionnent pour tous les téléthéâtres de Radio-Canada. Très jeunes, vers la 4ième ou la 5ième année, ils se mettent à dévorer les classiques de la littérature, les commentent entre eux, se relancent.

 

Ils découvrent la poésie à l'adolescence. « C'est une révélation », disait Marcel il y a vingt ans dans une fascinante entrevue:

 

Mais il faut que j'explique la façon dont je lisais ces livres à seize ou dix-sept ans. Je lis les mêmes recueils plusieurs fois, jour après jour. [...] ces livres me font plaisir, mais je ne comprends pas comment ils fonctionnent, je ne comprends pas le moteur de tout ça. Mais je sais qu'un jour je vais comprendre pourquoi c'est organisé de telle façon. Nous ne savions pas que nous n'étions pas normaux, vous comprenez [rires]. Nous pensions que tout le monde lisait comme nous. C'est de cette façon que nous sommes devenus éditeurs plus tard.[1]

 

Plus tard, justement, Marcel fait la rencontre d'une dénommée Maryse Grandbois, qui a une nouvelle à faire publier, et il décide de fonder une revue littéraire avec elle, rien de moins. Sans François, qui arrive en renfort au deuxième numéro, après le départ de Maryse qui « ne se sent pas à l'aise» et s'en va étudier... le droit! Frivolité quand tu nous tiens! Dès le deuxième numéro, Les Herbes rouges s'en tient à la poésie et y restera cantonné pendant dix ans.

 

Après quelques années, certains écrivains que Les Herbes rouges ont contribué à faire connaître reprennent leurs textes parus dans la revue et vont se faire publier ailleurs. La revue ne suffit plus. C'est à ce moment-là, en 1978, que les frères Hébert demandent à Miron une collection de poésie. Mais, surprise, l'Hexagone leur propose plutôt de financer leur propre maison d'édition! « La fondation des Éditions Les Herbes rouges a été pour nous une façon de récupérer un nouveau courant poétique, ce qu'on a appelé le courant formaliste ou textiste.[2] » Les années subséquentes, la maison développe ses collections existantes, en ajoute d'autres (une collection de poche, notamment). De son côté, la revue cesse d'être publiée en 1993, après 202 numéros.


Pour fêter ses quarante ans, la maison s'offre une anthologie préparée par Dominique Robert ainsi qu'un essai de Marc-André Goulet dont le titre dit tout: Une histoire des Herbes rouges. Un livre qui, espérons-le, permettra d'approfondir un sujet que je n'ai pu qu'effleurer ici.

 


 

[1] Richard Giguère et André Marquis, «Les Herbes rouges, 1968-1988 : persister et se maintenir ... du côté de l'étonnement», québécoises no 52, hiver 1988-1989, p.14-21.

 

[2] Alain Horic, Mon parcours d'éditeur avec Gaston Miron, op. cit., p.133.

 

 

Sébastien Lavoie

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