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Article paru dans le numéro 138, été 2010, de la revue Lettres québécoises (pages 58-59).

Et toutes ses dents

 

La Révolution tranquille a cinquante ans? La maison d’édition Hurtubise en a tout autant. Si d'aucuns pensent que la première s'est sclérosée avec le temps, personne ne peut en dire autant de la deuxième...

 

On dit de Claude Hurtubise qu'il ne savait que fonder des revues et des maisons d'édition, mais c'est faux. Il a aussi dirigé une agence de distribution, Fomac. Il a d'abord fondé, en 1934, avec plusieurs autres personnes, dont Saint-Denys Garneau, la revue La Relève, devenue La Nouvelle Relève en 1941.

En matière d’édition, on se rappelle que, pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est toute la francophonie en perdition qui vint trouver refuge à Montréal après la déroute de l’édition française. Les gens de l’édition d’ici ont cru que c’était parce qu’ils étaient bons. Ils ne l’étaient pas, et la bulle éclatera rapidement après la guerre. On ne s'étonnera donc pas que monsieur Hurtubise ait plongé dans l'aventure de l’édition en fondant les Éditions de l'Arbre, dès 1940, où il fit paraître les premiers écrits d'auteurs comme Anne Hébert, Yves Thériault et Roger Lemelin. Cette première maison d'édition fit faillite l’année où la Nouvelle Relève ferma ses portes, en 1948. Deux cents livres publiés en huit années d'existence, c'était sans doute beaucoup trop. Tout de même, cette première maison d'édition du natif de Westmount aura aussi été la première maison canadienne-française à publier des traductions d'auteurs canadiens-anglais et états-uniens. C’est sans doute aussi la seule à avoir publié Léon Blum…

En 1954, Claude Hurtubise compte parmi les fondateurs des Écrits du Canada français (aujourd'hui Les Écrits) en compagnie des Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et autres Marcel Dubé. Puis, en 1960, il fonde les éditions HMH en compagnie de Roger Mame, un éditeur de Tours qui fait dans le livre catholique, et avec l'aide des éditions Hatier (HMH = Hurtubise, Mame et Hatier) ainsi que d'une pléthore de très petits actionnaires. C'est en 1969 (ou 1970, les sources divergent à ce sujet[i]) que la maison deviendra les Éditions Hurtubise HMH, ltée.

Le premier succès d'HMH ne tarde pas. « La Révolution tranquille venait de commencer, porteuse d'un désir de pensée, de création qui devait nécessairement se donner une expression écrite. Aussi bien le tout premier livre de la maison fut-il un essai, le très fort Convergences de Jean Le Moyne [...] »[ii]

« Au moment où la recherche sociale prenait son essor, à la fin des années 1950, la diffusion des connaissances acquises posait problème. Celle ou celui qui entreprendra un jour d'étudier cette histoire ne pourra pas ne pas rencontrer la contribution première et essentielle des éditions Hurtubise HMH. Première, puisque la fondation de la maison a coïncidé précisément avec l'institutionnalisation universitaire de la recherche dans les sciences sociales et humaines. »[iii]

C’est sous ces auspices que naît la collection d’essais « Constantes », « […] la collection par excellence de la nouvelle pensée canadienne-française. »[iv] Au chapitre littéraire, mis à part une réédition du Torrent d’Anne Hébert, la maison permet de découvrir Monique Bosco, Jacques Ferron, Madeleine Ferron, Naïm Kattan, Jean O’Neil (et, plus tard, André Carpentier, Noël Audet et Diane-Monique Daviau). La maison publie aussi les premières traductions de Marshall McLuhan, Northrop Frye, Hugh MacLennan et Mordecai Richler.

L’associé Hatier, lui, se spécialise dans le livre scolaire.

« Hurtubise HMH a toujours eu une composante étrangère dans une partie ou l’autre de son activité. […] Mais aussi, très tôt dans son histoire, la maison distribue ou coédite des titres produits en France, notamment par l’un ou l’autre de ses propriétaires français. Ainsi, la maison distribue dès sa création un titre important de Hatier, L’Art de conjuguer, connu aussi sous le nom de Bescherelle. »[v]

La maison a commencé à s’investir dans le secteur scolaire très tôt dans son histoire, en adaptant des ouvrages français. Créé en 1966, ce secteur est d’abord dirigé par Thierry Viellard (« apparenté à la famille Mame et représentant des intérêts de celle-ci »[vi]), qui succèdera à Claude Hurtubise à la direction de HMH de 1975 à 1979.

H comme dans Hervé Foulon (non pas Hatier)

C’est en 1973 qu’entre en scène Hervé Foulon, qui rachètera la maison en 1979. Pour la petite histoire, mentionnons qu’Hervé Foulon est l’arrière-petit-fils d’Alexandre Hatier, fondateur des éditions Hatier en 1880, toujours elle, et neveu du propriétaire d’alors des éditions Hatier, dont il rachète les parts ainsi que celles de Roger Mame.

C’est lui qui développera considérablement le secteur de la distribution (administrativement autonome depuis maintenant plus d’un an). « Le problème, souvent, de l’édition, me dira-t-il, c’est aussi un problème de diffusion, de distribution. Et en France, les gros diffuseurs sont propriété de gros éditeurs. » Le mérite de monsieur Foulon aura été d’avoir compris tôt ce principe. En 1982, la maison acquiert les éditions Marcel Didier Canada, une maison spécialisée dans le matériel d’enseignement et d’apprentissage des langues (que Hatier possédait alors, faut-il le préciser). À part les Bescherelle, tout ce qui relève de l’édition scolaire et/ou pédagogique est depuis lors publié sous ce nom.

Ce secteur des activités d’Hurtubise a subi une forte baisse qui a coïncidé avec l’implantation de la réforme en éducation qui a fortement déplu à monsieur Foulon. Auparavant, ce secteur représentait 70 % du chiffre d’affaires. Dix ans plus tard, 80 % de celui-ci se fait ailleurs. « L’édition scolaire n’était plus de l’édition; c’était un peu de l’alchimie; trois gouttes de ceci, une goutte de cela…, dit-il pour illustrer son sentiment à l’effet que l’éditeur a été marginalisé dans tout le processus. Ce type d’édition est maintenant l’affaire de grands groupes, dit-il, de ceux qui fixent eux-mêmes les règles.» Hurtubise n’était-il pas l’un de ces grands groupes?

Eh non, les grands groupes s’appellent Chenelière/McGraw-Hill, CEC, ERPI… Qu’à cela ne tienne, la maison n’a jamais fait dans la monoculture, s’assurant toujours de publier au moins une dizaine de titres qui ne relevaient pas du secteur scolaire.

Monsieur Foulon crédite monsieur Jacques Allard, une vieille connaissance du temps des Cahiers du Québec, d’une partie du mérite de ce revirement réussi d’Hurtubise vers la littérature « à caractère plus large. » Monsieur Allard avait invité monsieur Foulon à lui faire signe s’il voulait relancer le secteur littéraire d’Hurtubise, ce que ce dernier a fait en le nommant directeur. Débute alors une série de publications à caractère historique avec la saga de Nicole Fyfe-Martin sur Hélène de Champlain. Les Michel David et autres Jean-Pierre Charland ont suivi.

En parallèle, la collection «amÉrica» fut mise sur pied, une collection qualifiée par son PDG de « plus moderne que les autres collections littéraires », écrite par des auteurs de tous horizons mais reflétant davantage un côté nord-américain. « Le choix des textes est basé sur leur intérêt, mais on ne cherche pas à faire de la littérature populaire. »

Une autre collection, « Texture », a été créée quelques années plus tard; elle est dirigée par François Couture. « Une orientation beaucoup plus littéraire, nouvelle écriture, afin d’offrir aux lecteurs de nouvelles avenues. » En quoi le travail de monsieur Couture diffère-t-il de celui qu’il faisait à sa défunte maison l’Effet Pourpre? En rien, aux dires de monsieur Foulon : « Nous, on trouvait ça dommage que ça s’arrête… ».

XYZ, stratégie ou opportunité?

Quel sens donner à l’achat de XYZ? L’arrière-petit-fils d’un grand éditeur rompu à la logique du métier, ayant déjà racheté d’autres maisons d’édition, dont la sienne, obéissait-il à un coup de cœur, ou ne faisait-il que saisir une belle opportunité? Son achat répondait-il à une stratégie, s’inscrivait-il dans un grand plan d’ensemble?

« Il peut y avoir une stratégie, mais en même temps il y a toujours des occasions qui se présentent », me dit-il après une seconde ou deux d’hésitation. Et de me parler de Marcel Didier (« soufflé aux Français ») et des liens d’affaires qui existaient déjà entre leurs deux entreprises, longtemps avant le rachat. En ce qui concerne XYZ, il dira que son achat tient de sa volonté de renforcer le secteur littéraire… « Par contre, je ne veux pas renforcer n’importe comment, et avec n’importe qui... » Des maisons l’ont déjà approché, dont il n’a pas voulu, non par manque de respect, mais par manque d’affinité. Le nouveau proprio affirme qu’XYZ  a « un fonds superbe » qu’il veut contribuer à pérenniser. Sur le plan des affaires, par ailleurs, il convient que des économies d’échelle peuvent être faites, un haussement d’épaules dans le ton.

Et l’avenir?

«La consolidation du secteur littéraire, dit Hervé Foulon spontanément. Offrir le plus large éventail de livres possible aux lecteurs tout en conservant une qualité maximale à tous les niveaux », précise-t-il avant de rebondir sur les nouvelles technologies et les possibilités qu’elles ouvrent, selon lui, au monde de l’édition (« bien malin qui pourra prédire ce qu’il en sera dans cinq ou dix ans! »). Alors que l’on soupçonne l’instantanéité des médiums électroniques d’avoir influencé les auteurs à écrire des phrases et des chapitres de plus en plus courts, monsieur Foulon voit plutôt pointer la résurgence du roman-feuilleton.

L’avenir n’est pas écrit mais réserve assurément de bonnes choses à monsieur Foulon et à quelques-uns des arrière-arrière-petits-enfants d’Alexandre Hatier… Je n’annonce rien ici.

 

 

 

[i] Martin Doré, Une maison d’édition canadienne dans La francophonie internationale : Examen d’un cas, http://www.ulaval.ca/afi/colloques/colloque2006/actes2006/PDF/II-3%20Martin%20DORE.pdf p. 3

et

http://data2.archives.ca/pdf/pdf001/p000000674.pdf p. iv

 

[ii] Gilles Marcotte, 40 ans d’Hurtubise HMH, document promotionnel, p. 7

 

[iii] Guy Rocher, 40 ans d’Hurtubise HMH, document promotionnel, p. 8

[iv] Gille Marcotte, op. cit. Marcotte fut aussi l’un des directeurs de collection de HMH…

[v] Martin Doré, Une maison d’édition canadienne dans La francophonie internationale : Examen d’un cas, http://www.ulaval.ca/afi/colloques/colloque2006/actes2006/PDF/II-3%20Martin%20DORE.pdf p. 4

 

[vi] Martin Doré, Une maison d’édition canadienne dans La francophonie internationale : Examen d’un cas, http://www.ulaval.ca/afi/colloques/colloque2006/actes2006/PDF/II-3%20Martin%20DORE.pdf p. 4

 

 

Sébastien Lavoie

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