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La
Révolution tranquille a cinquante ans? La maison d’édition
Hurtubise en a tout autant. Si d'aucuns pensent que la
première s'est sclérosée avec le temps, personne ne
peut en dire autant de la deuxième... |
On dit de Claude Hurtubise
qu'il ne savait que fonder des revues et des maisons d'édition,
mais c'est faux. Il a aussi dirigé une agence de distribution,
Fomac. Il a d'abord fondé, en 1934, avec plusieurs autres
personnes, dont Saint-Denys Garneau, la revue La Relève,
devenue La Nouvelle Relève en 1941.
En matière d’édition, on
se rappelle que, pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est
toute la francophonie en perdition qui vint trouver refuge à
Montréal après la déroute de l’édition française. Les
gens de l’édition d’ici ont cru que c’était parce
qu’ils étaient bons. Ils ne l’étaient pas, et la bulle éclatera
rapidement après la guerre. On ne s'étonnera donc pas que
monsieur Hurtubise ait plongé dans l'aventure de l’édition
en fondant les Éditions de l'Arbre, dès 1940, où il fit paraître
les premiers écrits d'auteurs comme Anne
Hébert, Yves Thériault et Roger Lemelin. Cette première
maison d'édition fit faillite l’année où la Nouvelle Relève
ferma ses portes, en 1948. Deux cents livres publiés en huit
années d'existence, c'était sans doute beaucoup trop. Tout de
même, cette première maison d'édition du natif de Westmount
aura aussi été la première maison canadienne-française à
publier des traductions d'auteurs canadiens-anglais et états-uniens.
C’est sans doute aussi la seule à avoir publié Léon Blum…
En
1954, Claude Hurtubise compte parmi les fondateurs des Écrits
du Canada français (aujourd'hui Les Écrits) en
compagnie des Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et
autres Marcel Dubé. Puis, en 1960, il fonde les éditions HMH
en compagnie de Roger Mame, un éditeur de Tours qui fait dans
le livre catholique, et avec l'aide des éditions Hatier (HMH =
Hurtubise, Mame et Hatier) ainsi que d'une pléthore de très
petits actionnaires. C'est en 1969 (ou 1970, les sources
divergent à ce sujet[i])
que la maison deviendra les Éditions Hurtubise HMH, ltée.
Le
premier succès d'HMH ne tarde pas. « La Révolution
tranquille venait de commencer, porteuse d'un désir de pensée,
de création qui devait nécessairement se donner une expression
écrite. Aussi bien le tout premier livre de la maison fut-il un
essai, le très fort Convergences de Jean Le Moyne [...] »[ii]
« Au
moment où la recherche sociale prenait son essor, à la fin des
années 1950, la diffusion des connaissances acquises posait
problème. Celle ou celui qui entreprendra un jour d'étudier
cette histoire ne pourra pas ne pas rencontrer la contribution
première et essentielle des éditions Hurtubise HMH. Première,
puisque la fondation de la maison a coïncidé précisément
avec l'institutionnalisation universitaire de la recherche dans
les sciences sociales et humaines. »[iii]
C’est sous ces auspices que naît la collection
d’essais « Constantes », « […] la
collection par excellence de la nouvelle pensée canadienne-française. »[iv]
Au chapitre littéraire, mis à part une réédition du Torrent
d’Anne Hébert, la maison permet de découvrir Monique
Bosco, Jacques Ferron, Madeleine Ferron, Naïm Kattan, Jean
O’Neil (et, plus tard, André Carpentier, Noël Audet et
Diane-Monique Daviau). La maison publie aussi les premières
traductions de Marshall McLuhan, Northrop Frye,
Hugh MacLennan et Mordecai Richler.
L’associé
Hatier, lui, se spécialise dans le livre scolaire.
« Hurtubise HMH a toujours eu une composante étrangère dans une
partie ou l’autre de son activité. […] Mais aussi, très tôt
dans son histoire, la maison distribue ou coédite des titres
produits en France, notamment par l’un ou l’autre de ses
propriétaires français. Ainsi, la maison distribue dès sa création
un titre important de Hatier, L’Art de conjuguer, connu
aussi sous le nom de Bescherelle. »[v]
La maison a
commencé à s’investir dans le secteur scolaire très tôt
dans son histoire, en adaptant des ouvrages français. Créé en
1966, ce secteur est d’abord dirigé par Thierry Viellard (« apparenté
à la famille Mame et représentant des intérêts de celle-ci »[vi]),
qui succèdera à Claude Hurtubise à la direction de HMH de
1975 à 1979.
H comme dans
Hervé Foulon (non pas Hatier)
C’est en
1973 qu’entre en scène Hervé Foulon, qui rachètera la
maison en 1979. Pour la petite histoire, mentionnons qu’Hervé
Foulon est l’arrière-petit-fils
d’Alexandre Hatier, fondateur des éditions Hatier en 1880,
toujours elle, et neveu du propriétaire d’alors des éditions
Hatier, dont il rachète les parts ainsi que celles de Roger
Mame.
C’est
lui qui développera considérablement le secteur de la
distribution (administrativement autonome depuis maintenant plus
d’un an). « Le problème, souvent, de l’édition, me
dira-t-il, c’est aussi un problème de diffusion, de
distribution. Et en France, les gros diffuseurs sont propriété
de gros éditeurs. » Le mérite de monsieur Foulon aura été
d’avoir compris tôt ce principe. En 1982, la maison acquiert
les éditions Marcel Didier Canada, une maison spécialisée
dans le matériel d’enseignement et d’apprentissage des
langues (que Hatier possédait alors, faut-il le préciser). À
part les Bescherelle, tout ce qui relève de l’édition
scolaire et/ou pédagogique est depuis lors publié sous ce nom.
Ce
secteur des activités d’Hurtubise a subi une forte baisse qui
a coïncidé avec l’implantation de la réforme en éducation
qui a fortement déplu à monsieur Foulon. Auparavant, ce
secteur représentait 70 % du chiffre d’affaires. Dix ans
plus tard, 80 % de celui-ci se fait ailleurs. « L’édition
scolaire n’était plus de l’édition; c’était un peu de
l’alchimie; trois gouttes de ceci, une goutte de cela…, dit-il
pour illustrer son sentiment à l’effet que l’éditeur a été
marginalisé dans tout le processus. Ce type d’édition est
maintenant l’affaire de grands groupes, dit-il, de ceux qui
fixent eux-mêmes les règles.» Hurtubise n’était-il pas
l’un de ces grands groupes?
Eh
non, les grands groupes s’appellent Chenelière/McGraw-Hill,
CEC, ERPI… Qu’à cela ne tienne, la maison n’a jamais fait
dans la monoculture, s’assurant toujours de publier au moins
une dizaine de titres qui ne relevaient pas du secteur scolaire.
Monsieur
Foulon crédite monsieur Jacques Allard, une vieille
connaissance du temps des Cahiers du Québec, d’une
partie du mérite de ce revirement réussi d’Hurtubise vers la
littérature « à caractère plus large. » Monsieur
Allard avait invité monsieur Foulon à lui faire signe s’il
voulait relancer le secteur littéraire d’Hurtubise, ce que ce
dernier a fait en le nommant directeur. Débute alors une série
de publications à caractère historique avec la saga de Nicole
Fyfe-Martin sur Hélène de Champlain. Les Michel David et
autres Jean-Pierre Charland ont suivi.
En
parallèle, la collection «amÉrica» fut mise sur pied,
une collection qualifiée par son PDG de « plus moderne que
les autres collections littéraires », écrite par des
auteurs de tous horizons mais reflétant davantage un côté
nord-américain. « Le choix des textes est basé sur leur
intérêt, mais on ne cherche pas à faire de la littérature
populaire. »
Une
autre collection, « Texture », a été créée
quelques années plus tard; elle est dirigée par François
Couture. « Une orientation beaucoup plus littéraire,
nouvelle écriture, afin d’offrir aux lecteurs de nouvelles
avenues. » En quoi le travail de monsieur Couture diffère-t-il
de celui qu’il faisait à sa défunte maison l’Effet
Pourpre? En rien, aux dires de monsieur Foulon : « Nous,
on trouvait ça dommage que ça s’arrête… ».
XYZ,
stratégie ou opportunité?
Quel
sens donner à l’achat de XYZ? L’arrière-petit-fils d’un
grand éditeur rompu à la logique du métier, ayant déjà
racheté d’autres maisons d’édition, dont la sienne, obéissait-il
à un coup de cœur, ou ne faisait-il que saisir une belle
opportunité? Son achat répondait-il à une stratégie,
s’inscrivait-il dans un grand plan d’ensemble?
« Il
peut y avoir une stratégie, mais en même temps il y a toujours
des occasions qui se présentent », me dit-il après une
seconde ou deux d’hésitation. Et de me parler de Marcel
Didier (« soufflé aux Français ») et des liens
d’affaires qui existaient déjà entre leurs deux entreprises,
longtemps avant le rachat. En ce qui concerne XYZ, il dira que
son achat tient de sa volonté de renforcer le secteur littéraire…
« Par contre, je ne veux pas renforcer n’importe
comment, et avec n’importe qui... » Des maisons l’ont
déjà approché, dont il n’a pas voulu, non par manque de
respect, mais par manque d’affinité. Le nouveau proprio
affirme qu’XYZ a
« un fonds superbe » qu’il veut contribuer à pérenniser.
Sur le plan des affaires, par ailleurs, il convient que des économies
d’échelle peuvent être faites, un haussement d’épaules
dans le ton.
Et l’avenir?
«La
consolidation du secteur littéraire, dit Hervé Foulon spontanément.
Offrir le plus large éventail de livres possible aux lecteurs
tout en conservant une qualité maximale à tous les niveaux »,
précise-t-il avant de rebondir sur les nouvelles technologies
et les possibilités qu’elles ouvrent, selon lui, au monde de
l’édition (« bien malin qui pourra prédire ce qu’il
en sera dans cinq ou dix ans! »). Alors que l’on soupçonne
l’instantanéité des médiums électroniques d’avoir
influencé les auteurs à écrire des phrases et des chapitres
de plus en plus courts, monsieur Foulon voit plutôt pointer la
résurgence du roman-feuilleton.
L’avenir
n’est pas écrit mais réserve assurément de bonnes choses à
monsieur Foulon et à quelques-uns des arrière-arrière-petits-enfants
d’Alexandre Hatier… Je n’annonce rien ici.
[ii] Gilles
Marcotte, 40 ans d’Hurtubise HMH, document
promotionnel, p. 7
[iii]
Guy
Rocher, 40
ans d’Hurtubise HMH, document
promotionnel,
p. 8
[iv] Gille Marcotte, op. cit. Marcotte fut aussi l’un des directeurs de
collection de HMH…
Sébastien
Lavoie
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