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Une Fabrique
d'Oeuvre Poétique encore trop souvent méconnue
complote depuis quarante ans en vue de faire un maximum
de victimes, se répandant à travers le monde. État
des lieux. |
Pour Gaston
Bellemare, tout a changé en 1963 avec la parution d'Ode au
Saint-Laurent de Gatien Lapointe. C'était le début d'un
temps nouveau et on sentait que les lendemains allaient chanter.
Imaginez le décalage avec le monde d'aujourd'hui : Le Devoir
avait parlé de ce texte de poésie à la Une! Ode au
Saint-Laurent a été le tout premier livre de poésie
québécoise à être vendu dans les tabagies, se souvient
monsieur Bellemare avant d'hésiter à statuer sur son prix de
vente : était-ce un ou deux dollars?
Tout était à
bâtir. À l'époque, [outre l'Hexagone] il n'y avait alors
guère que Fides pour publier de la poésie. Et Ode au
Saint-Laurent en a galvanisé plus d'un. Sans ce livre,
monsieur Bellemare n'aurait certainement jamais suivi, quelques
années plus tard, les cours du professeur Lapointe,
nouvellement engagé par l'Université du Québec à
Trois-Rivières, qui venait alors de naître.
Le poète avait
posé comme condition préalable à son embauche l'octroi de
fonds destiné à la mise en place d'une éventuelle maison
d'édition. Les discussions quant à sa réalisation
s'étireront sur trois ans et c'est en avril 1971 que les
« Éditions des Forges » prennent leur envol avec la
parution de trois ouvrages : IOM, de Guy Godin; Dyke,
d'André Dionne ainsi que Bleu - source de terre, de
Gaston Bellemare. Leur tirage est faramineux, mille deux cents
exemplaires, et la maison vend tout en l'espace de six mois.
Outre messieurs Lapointe et Bellemare, les membres fondateurs de
cette organisation sans but lucratif sont André Dionne,
Gérard-Claude Fournier, Armand et Bernadette Guilemette.
Autre temps, autre
mœurs, autre raison sociale. Celle de Clément Marchand,
l'imprimeur, s'appelait Le Bien public, de se remémorer en
riant monsieur Bellemare, se souvenant aussi avec stupeur que
chaque tirage avait coûté moins de 500$. Très vite,
l'aptitude de Gaston Bellemare à vendre les livres est
remarquée et on lui confie la responsabilité de l'exécution
des basses oeuvres de l'entreprise, alors que monsieur Lapointe
se cantonne dans son rôle de Dieu littéraire, publiant les
étudiants venus se former à l'université.
L'affaire des
bibliothèques
Quand je demande à
monsieur Bellemare comment les Forges s'y sont prises pour en
venir à accaparer 60% du marché de la poésie au Québec, il
me fait plus d'une réponse, et la première est désarmante de
simplicité. « Un bon livre de poésie, dans le milieu de
la poésie, c'est un livre qui ne se vend pas. Nous, on a
toujours voulu que le public nous lise... »
On reconnaîtra
aussi au personnel des Écrits des Forges la pugnacité de dix
commis voyageurs. Afin de bien cibler leur clientèle, de savoir
qui, exactement, lisait de la poésie, ils ont commencé à
fréquenter les bibliothèques publiques. Aujourd'hui
l'informatique a changé tout ça, mais autrefois, sur la
troisième de couverture, on trouvait une pochette contenant une
petite carte sur laquelle figurait le nom de tous les
emprunteurs. « On en a fait, de la bibliothèque! »
de commenter monsieur Bellemare. C'est en les écumant et en
établissant des listes de lecteurs qu'ils ont su à qui
s'adresser. Disons que J. Edgar Hoover n'aurait pas fait mieux!
Du reste, il faut
être particulièrement inventif pour survivre dans un pays qui
combine un tel déficit de population et un tel déficit de
proximité. En d'autres mots, il faut en faire, du millage, pour
ne vendre que peu de livres. Rappelons à nos abonnés de la
planète Mars que Gaston Bellemare est aussi un de ceux
derrière le Festival international de la Poésie, ce petit
happening qui rêvait, la première année, d'accueillir tout au
plus trois cents personnes et qui en a attiré cinq mille.
Seulement 1% des gens lisent de la poésie, aux dires de
monsieur Bellemare, qui s'est donné les moyens pour les
trouver, tous. Son équipe et lui ont légitimement gagné le
droit de crâner, comme il l'a fait dans cette entrevue non
datée, trouvé sur le site ArtsLivres.com :
« Nous
étions certains que le public « ordinaire »
aimait la poésie, contrairement aux journalistes qui
soutenaient le contraire. Mais pour ne pas avouer qu'ils
n'aiment pas, ils mettent ça sur le dos du peuple, en
disant que les gens ordinaires n'aiment pas la poésie…
Trois-Rivières est la preuve même que le peuple aime la
poésie, et depuis, nous n'acceptons pas qu'un journaliste
dise le contraire…»
« Complètement
folle », l'aventure des Forges a débuté dans
l'insouciance la plus totale et, en bout de piste, monsieur
Bellemare dit ne rien regretter. On s'y engageait une année à
la fois, mais on y retournait chaque année parce qu'on y était
constamment stimulé, me dira-t-il. Le moment le plus difficile
qu’a eu a traverser l'équipe des Forges a sans doute été le
décès subit de Gatien Lapointe, retrouvé sans vie à sa
résidence de Sainte-Marthe-de-Champlain en septembre 1983. Il
avait toujours été convaincu qu'il mourrait plus jeune que son
père, et il est mort trois mois et trois jours avant
l'échéance, alors qu'il venait d'éditer le cinquantième
ouvrage des Écrits des Forges. La transition n'a pas été des
plus commodes...
De salon en salon
Aujourd'hui, les
activités des Écrits des Forges se limitent à l'édition de
livres de poésie, mais, à une autre époque, la maison était
aussi impliquée du côté des revues avec Arcade, Estuaire,
Exit et Lèvres urbaines. C'est à 55 ans que
monsieur Bellemare s'est pris à penser à sa succession. À
soixante ans, les revues volaient de leurs propres ailes, et
étaient bien pourvues (enfin, si on oublie Arcade...).
Appelé à la barre
de la revue Exit, Stéphane Despatie n'est pas le premier
venu dans le domaine. Poète né la même année que l'idée de
Gatien Lapointe de fonder sa maison d'édition, il a d’abord
été l'éditeur de la revue Entracte, consacrée aux
arts de la scène et au spectacle, mais il a aussi été
libraire, chroniqueur et/ou critique littéraire, de spectacle,
de musique et de théâtre (à Voir, à La Presse
et à Radio-Canada, entre autre) et il est l'un des fondateurs
du Marché de la poésie de Montréal. C'est en le regardant
travailler à Exit que monsieur Bellemare et le reste de
l'équipe des Forges (qui comprend, entre autres, les poètes
Claude Beausoleil, Jean-Marc Desgent et Bernard Pozier), a
choisi de lui passer le flambeau, en septembre 2008, après que
monsieur Bellemare eut présidé à la publication de quelque
onze cents titres.
J'ai joint au
téléphone le presque nouveau Directeur général des Écrits
des Forges le premier jour du Salon du livre de Montréal. J’entendais
un bruit de fond que je croyais être celui du Salon, mais c’était
celui d'un restaurant parisien. Stéphane Despatie y était
parce qu’à cheval entre le Salon de L'autre livre et la toute
première édition automnale du Marché de la poésie. Il n’y
était que de passage, attendant de s'envoler pour le Mexique et
son gigantesque cirque guadalajaraisien. C'est dire si la
petite maison d'édition a fait du chemin depuis ses débuts.
Avis aux
intéressés, la poésie est ici le genre littéraire qui fait
le plus voyager ses commettants. Depuis longtemps, 1988 pour
être exact, cet « éditeur a compris qu'au-delà du
marché francophone, celui des Amériques hispanophones nous
était grand ouvert. »1 D'où
les liens tissés avec le Mexique, son plus gros marché, en
progression constante, tout juste devant le Québec.
La France et le
reste de l'Europe francophone constituent 20% de son marché, la
maison ayant aussi des antennes dans d'autres pays européens,
en Argentine et en Afrique. Dans tous ces pays, elle a signé
des ententes de coéditions ou de publications réciproques avec
diverses maisons d'édition. La maison ne produit jamais de
traductions vers l'anglais.
Au total, c'est pas
moins de vingt-cinq pays et plus d'une cinquantaine d'éditeurs
qui sont sollicités par les activités des Écrits des Forges.
À l'international aussi a prévalu la mentalité de commis
voyageur, qui s’est incarnée dans des missives. C'est fou,
apparemment, l'effet que fait à l'autochtone une invitation au
Salon du livre de sa localité, a fortiori si l'invitation est timbrée
d'une contrée lointaine comme le Canada... Les Forges se sont
acquis bien des fidélités, au fil des ans, avec ce
stratagème.
Mais le monde
évolue et, doucement, Stéphane Despatie fait sa marque et
m'annonce qu'une nouvelle façon de faire s'installe, en France
à tout le moins. C'est que l'embauche a été décidée – en
collaboration avec d'autres éditeurs - de représentants
auprès de certaines librairies, parisiennes et régionales, ce
qui représente sans doute un des derniers jalons vers la totale
professionnalisation des Écrits des Forges international.
Déjà, au Mexique,
les problèmes qui se posent sont d'un autre ordre; on s'y
plaint d'abord des effets de la récession. De plus, le succès
du salon de Guadalajara a paradoxalement nui au rayonnement de
la maison d'édition, forcée de déménager de son stand
habituel à une nouvelle salle d'exposition excentré de
l'endroit où les visiteurs ont leurs habitudes. « Ça
fait mal », aux dires du DG, qui avoue sentir devoir se
remettre à pédaler fort, tout en admettant être en mesure de
récupérer sur le volume.
L'Éditeur est le
Sisyphe du réel, monsieur Despatie. À cela près que, d'une
fois à l'autre, le pic rocheux qu’il génère lui-même prend
de l'ampleur. Et on est admiratif devant la montagne dont a
accouché votre souris de Trois-Rivières. Que tous ses
artisans, d'hier et d'aujourd'hui, se le disent.
1.
Jean-François Crépeau, Le Canada français, 4 octobre 2006,
page C-6.
Sébastien
Lavoie
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