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Article paru dans le numéro 141, printemps 2011, de la revue Lettres québécoises (pages 55-56).

La marche triomphante des commis voyageurs poétiques

 

Une Fabrique d'Oeuvre Poétique encore trop souvent méconnue complote depuis quarante ans en vue de faire un maximum de victimes, se répandant à travers le monde. État des lieux.

 

Pour Gaston Bellemare, tout a changé en 1963 avec la parution d'Ode au Saint-Laurent de Gatien Lapointe. C'était le début d'un temps nouveau et on sentait que les lendemains allaient chanter. Imaginez le décalage avec le monde d'aujourd'hui : Le Devoir avait parlé de ce texte de poésie à la Une! Ode au Saint-Laurent a été le tout premier livre de poésie québécoise à être vendu dans les tabagies, se souvient monsieur Bellemare avant d'hésiter à statuer sur son prix de vente : était-ce un ou deux dollars?

Tout était à bâtir. À l'époque, [outre l'Hexagone] il n'y avait alors guère que Fides pour publier de la poésie. Et Ode au Saint-Laurent en a galvanisé plus d'un. Sans ce livre, monsieur Bellemare n'aurait certainement jamais suivi, quelques années plus tard, les cours du professeur Lapointe, nouvellement engagé par l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui venait alors de naître.

Le poète avait posé comme condition préalable à son embauche l'octroi de fonds destiné à la mise en place d'une éventuelle maison d'édition. Les discussions quant à sa réalisation s'étireront sur trois ans et c'est en avril 1971 que les « Éditions des Forges » prennent leur envol avec la parution de trois ouvrages : IOM, de Guy Godin; Dyke, d'André Dionne ainsi que Bleu - source de terre, de Gaston Bellemare. Leur tirage est faramineux, mille deux cents exemplaires, et la maison vend tout en l'espace de six mois. Outre messieurs Lapointe et Bellemare, les membres fondateurs de cette organisation sans but lucratif sont André Dionne, Gérard-Claude Fournier, Armand et Bernadette Guilemette.

Autre temps, autre mœurs, autre raison sociale. Celle de Clément Marchand, l'imprimeur, s'appelait Le Bien public, de se remémorer en riant monsieur Bellemare, se souvenant aussi avec stupeur que chaque tirage avait coûté moins de 500$. Très vite, l'aptitude de Gaston Bellemare à vendre les livres est remarquée et on lui confie la responsabilité de l'exécution des basses oeuvres de l'entreprise, alors que monsieur Lapointe se cantonne dans son rôle de Dieu littéraire, publiant les étudiants venus se former à l'université.

L'affaire des bibliothèques

Quand je demande à monsieur Bellemare comment les Forges s'y sont prises pour en venir à accaparer 60% du marché de la poésie au Québec, il me fait plus d'une réponse, et la première est désarmante de simplicité. « Un bon livre de poésie, dans le milieu de la poésie, c'est un livre qui ne se vend pas. Nous, on a toujours voulu que le public nous lise... »

On reconnaîtra aussi au personnel des Écrits des Forges la pugnacité de dix commis voyageurs. Afin de bien cibler leur clientèle, de savoir qui, exactement, lisait de la poésie, ils ont commencé à fréquenter les bibliothèques publiques. Aujourd'hui l'informatique a changé tout ça, mais autrefois, sur la troisième de couverture, on trouvait une pochette contenant une petite carte sur laquelle figurait le nom de tous les emprunteurs. « On en a fait, de la bibliothèque! » de commenter monsieur Bellemare. C'est en les écumant et en établissant des listes de lecteurs qu'ils ont su à qui s'adresser. Disons que J. Edgar Hoover n'aurait pas fait mieux!

Du reste, il faut être particulièrement inventif pour survivre dans un pays qui combine un tel déficit de population et un tel déficit de proximité. En d'autres mots, il faut en faire, du millage, pour ne vendre que peu de livres. Rappelons à nos abonnés de la planète Mars que Gaston Bellemare est aussi un de ceux derrière le Festival international de la Poésie, ce petit happening qui rêvait, la première année, d'accueillir tout au plus trois cents personnes et qui en a attiré cinq mille. Seulement 1% des gens lisent de la poésie, aux dires de monsieur Bellemare, qui s'est donné les moyens pour les trouver, tous. Son équipe et lui ont légitimement gagné le droit de crâner, comme il l'a fait dans cette entrevue non datée, trouvé sur le site ArtsLivres.com :

« Nous étions certains que le public « ordinaire » aimait la poésie, contrairement aux journalistes qui soutenaient le contraire. Mais pour ne pas avouer qu'ils n'aiment pas, ils mettent ça sur le dos du peuple, en disant que les gens ordinaires n'aiment pas la poésie… Trois-Rivières est la preuve même que le peuple aime la poésie, et depuis, nous n'acceptons pas qu'un journaliste dise le contraire…»

« Complètement folle », l'aventure des Forges a débuté dans l'insouciance la plus totale et, en bout de piste, monsieur Bellemare dit ne rien regretter. On s'y engageait une année à la fois, mais on y retournait chaque année parce qu'on y était constamment stimulé, me dira-t-il. Le moment le plus difficile qu’a eu a traverser l'équipe des Forges a sans doute été le décès subit de Gatien Lapointe, retrouvé sans vie à sa résidence de Sainte-Marthe-de-Champlain en septembre 1983. Il avait toujours été convaincu qu'il mourrait plus jeune que son père, et il est mort trois mois et trois jours avant l'échéance, alors qu'il venait d'éditer le cinquantième ouvrage des Écrits des Forges. La transition n'a pas été des plus commodes...

De salon en salon

Aujourd'hui, les activités des Écrits des Forges se limitent à l'édition de livres de poésie, mais, à une autre époque, la maison était aussi impliquée du côté des revues avec Arcade, Estuaire, Exit et Lèvres urbaines. C'est à 55 ans que monsieur Bellemare s'est pris à penser à sa succession. À soixante ans, les revues volaient de leurs propres ailes, et étaient bien pourvues (enfin, si on oublie Arcade...).

Appelé à la barre de la revue Exit, Stéphane Despatie n'est pas le premier venu dans le domaine. Poète né la même année que l'idée de Gatien Lapointe de fonder sa maison d'édition, il a d’abord été l'éditeur de la revue Entracte, consacrée aux arts de la scène et au spectacle, mais il a aussi été libraire, chroniqueur et/ou critique littéraire, de spectacle, de musique et de théâtre (à Voir, à La Presse et à Radio-Canada, entre autre) et il est l'un des fondateurs du Marché de la poésie de Montréal. C'est en le regardant travailler à Exit que monsieur Bellemare et le reste de l'équipe des Forges (qui comprend, entre autres, les poètes Claude Beausoleil, Jean-Marc Desgent et Bernard Pozier), a choisi de lui passer le flambeau, en septembre 2008, après que monsieur Bellemare eut présidé à la publication de quelque onze cents titres.

J'ai joint au téléphone le presque nouveau Directeur général des Écrits des Forges le premier jour du Salon du livre de Montréal. J’entendais un bruit de fond que je croyais être celui du Salon, mais c’était celui d'un restaurant parisien. Stéphane Despatie y était parce qu’à cheval entre le Salon de L'autre livre et la toute première édition automnale du Marché de la poésie. Il n’y était que de passage, attendant de s'envoler pour le Mexique et son gigantesque cirque guadalajaraisien. C'est dire si la petite maison d'édition a fait du chemin depuis ses débuts.

Avis aux intéressés, la poésie est ici le genre littéraire qui fait le plus voyager ses commettants. Depuis longtemps, 1988 pour être exact, cet « éditeur a compris qu'au-delà du marché francophone, celui des Amériques hispanophones nous était grand ouvert. »1 D'où les liens tissés avec le Mexique, son plus gros marché, en progression constante, tout juste devant le Québec.

La France et le reste de l'Europe francophone constituent 20% de son marché, la maison ayant aussi des antennes dans d'autres pays européens, en Argentine et en Afrique. Dans tous ces pays, elle a signé des ententes de coéditions ou de publications réciproques avec diverses maisons d'édition. La maison ne produit jamais de traductions vers l'anglais.

Au total, c'est pas moins de vingt-cinq pays et plus d'une cinquantaine d'éditeurs qui sont sollicités par les activités des Écrits des Forges. À l'international aussi a prévalu la mentalité de commis voyageur, qui s’est incarnée dans des missives. C'est fou, apparemment, l'effet que fait à l'autochtone une invitation au Salon du livre de sa localité, a fortiori si l'invitation est timbrée d'une contrée lointaine comme le Canada... Les Forges se sont acquis bien des fidélités, au fil des ans, avec ce stratagème.

Mais le monde évolue et, doucement, Stéphane Despatie fait sa marque et m'annonce qu'une nouvelle façon de faire s'installe, en France à tout le moins. C'est que l'embauche a été décidée – en collaboration avec d'autres éditeurs - de représentants auprès de certaines librairies, parisiennes et régionales, ce qui représente sans doute un des derniers jalons vers la totale professionnalisation des Écrits des Forges international.

Déjà, au Mexique, les problèmes qui se posent sont d'un autre ordre; on s'y plaint d'abord des effets de la récession. De plus, le succès du salon de Guadalajara a paradoxalement nui au rayonnement de la maison d'édition, forcée de déménager de son stand habituel à une nouvelle salle d'exposition excentré de l'endroit où les visiteurs ont leurs habitudes. « Ça fait mal », aux dires du DG, qui avoue sentir devoir se remettre à pédaler fort, tout en admettant être en mesure de récupérer sur le volume.

L'Éditeur est le Sisyphe du réel, monsieur Despatie. À cela près que, d'une fois à l'autre, le pic rocheux qu’il génère lui-même prend de l'ampleur. Et on est admiratif devant la montagne dont a accouché votre souris de Trois-Rivières. Que tous ses artisans, d'hier et d'aujourd'hui, se le disent.

 


1. Jean-François Crépeau, Le Canada français, 4 octobre 2006, page C-6.

 

 

Sébastien Lavoie

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