Les classiques à lire. Les livres et les auteurs qui deviennent des incontournables!

Accueil

Résumés

Prix

Autre

Contact

   

Répertoire

Par époque

Liens

Publicité

Suggérez

Imprimer


Article paru dans le numéro 136, hiver 2009, de la revue Lettres québécoises (pages 58-59).

Gérer l'expansion en s'amusant : l'exemple des éditions Alto

 

Il vogue sur un succès critique. Sur un succès public. C'est un hyperactif euphorique qui brasse tout sauf de l'air. Eh oui! tout le monde aime Antoine Tanguay et ses éditions Alto.

 

Tout commence en 2003 alors que Serge Lamothe picosse sur Les Baldwin[1] sous l'oeil critique dudit Antoine Tanguay à qui il mentionne alors qu’il devrait devenir éditeur. La nuit porte à la réflexion du pigiste littéraire qui, le lendemain, se rend chez Guy Champagne, le propriétaire des éditions Nota Bene, d'où il ressort avec un mentor et la promesse de mettre sur pied une division consacrée à la publication d'auteurs d'ici et d'ailleurs. Il deviendra indépendant au début de 2006.

Naissent successivement Nikolski (de Nicolas Dickner, avec qui il a fait connaissance à l'université Laval), Point mort (Clint Hutzulak) et Miles et Isabel (Ton Gilling), les ouvrages d'un Québécois, d'un Canadien anglais et d'un Australien. C'était un statement pour une maison qui, cinq ans après sa fondation, publie en moyenne huit à dix livres par année, dont quatre québécois, deux canadiens-anglais et deux étrangers (cette proportion pourra évidemment changer).

LES CONFESSIONS D'UN VERBOMOTEUR

C'est à regret, vraiment, qu'on raccroche le téléphone, même après une centaine de minutes de conversation avec Antoine Tanguay... L'homme est avant tout un passionné, et un passionné de « littérature-point ». Je dis « littérature-point » en opposition à la « littérature nationale, québécoise ou marquée par son origine ». Non pas qu'il n'apprécie pas la littérature québécoise, « très au contraire », mais il en a « contre l'amertume de plusieurs intervenants du milieu qui ne manquent jamais de parler de crise, de déclin, de manque d'intérêt des lecteurs en général pour ce qu'ils nomment le “roman littéraire” en opposition au “roman populaire” (ou populiste, c'est selon). J'essaie de regarder le problème à l'envers et de voir ce que les gens veulent lire pour les amener à évoluer et à (re) découvrir le plaisir de la lecture d'un texte intelligent, bien écrit et faisant (souvent) appel au développement, tant sur la forme que le fond, d'un imaginaire riche de sens, fort et inusité ».

« Quand on me demande s'il se publie trop de livres au Québec, la réponse diplomatique consiste en un retournement de la question et à déclarer qu'il n'y a en fait pas assez de lecteurs. Mais une part de la vérité (si elle existe), c'est qu'il se publie trop de livres sans intérêt au Québec. » À ses yeux, on n'est pas assez conscient de la facilité relative avec laquelle un auteur se fait publier ici en comparaison de la France ou des États-Unis. « Ici, on dénombre beaucoup d'auteurs qui souhaitent être publiés et beaucoup d'éditeurs qui souhaitent dénicher la perle rare. Mais le nombre créé une confusion et les lecteurs ont de la difficulté à suivre le rythme. »

Pour lui, sommairement, il n'y a pas lieu de se demander ce qu'il faut faire pour dynamiser la littérature québécoise; il faut seulement œuvrer à l'édification de la littérature. On se contente trop souvent de placer le livre « tendance » entre les mains du lecteur sans prendre la peine de se demander s'il correspond à ce qu'il recherche. Or, la réponse est trop souvent non.

Sa sévérité ne résulte pas d'un quelconque snobisme, mais de passion. Il veut toujours faire plus, c'est-à-dire publier mieux. Pour lui, dans le monde du livre, les meilleurs sont ceux qui lisent le plus. Il est d'ailleurs sévère aussi avec lui-même, se reprochant notamment un manque de rigueur dans les détails.

Il m'a expliqué son approche avec plein de mots qui disent tout et son contraire. Il l'a fait en paraphrasant le texte de son site à propos de la politique éditoriale de sa maison, qui stipule qu'un manuscrit est publiable si « tout en restant dans un cadre classique, [il] comporte quelques échos à d’autres genres comme l’anticipation, le roman policier, les transfictions, le fantastique ou le réalisme magique ou s’il s’articule autour d’un moteur novateur dans son style ou dans sa forme »). Ça ne m'a pas convaincu, je lui ai proposé une anti-définition :

-Finalement, vous êtes à contrepied du roman québécois intime — certains diront nombriliste — des années quatre-vingt?

C'est un bien mauvais procédé, l'anti-définition, mais il a acquiescé. Le fin mot des éditions Alto est « imaginaire ». À moins que ce ne soit storytelling...

Antoine Tanguay a grandi dans cette littérature souvent raillée que l'on dit « de genre ». Vous savez. Noir. Science-fiction. Policier. Horreur. Etc. Il a beaucoup butiné du côté des littératures anglo-saxonne et japonaise ( Paul Auster, Yoko Ogawa, Tristan Egolf, Haruki Murakami, Sarah Waters, Jonathan Lethem, David Mitchell...). Et il ne tarit pas d'éloges pour le storytelling, « un terme bien flou qui veut tout et rien dire, qui n'a jamais été traduit de façon convaincante en français ». C'est un genre moins exploité au Québec.

L'IMAGINATION AU POUVOIR

Ce qui l'allume particulièrement, c'est la liberté qu'offre la littérature lorsqu'on la laisse emprunter les chemins de l'imaginaire. Et il n'est pas surprenant qu'outre le roman intimiste, le seul autre genre qu'il proscrit soit le roman historique (et encore, c’est Alto qui a publié Du bon usage des étoiles, le roman quasi victorien de Dominique Fortier). « Ce que je recherche, c'est la remise en question des limites des genres, des façons d'imaginer et de raconter. »

Antoine Tanguay fait partie de cette génération pour qui la littérature ne doit pas être kidnappée par la politique, par le pays en devenir. « Je m'attarde au texte plus qu'à son impact sur la construction d'une “littérature nationale” », me dira-t-il d'ailleurs. L'auteur a le droit de s'amuser, d'expérimenter sans s'embarrasser de contraintes politiques. Dans le même esprit, il accorde au livre d'un auteur étranger la même attention qu'à celui d'un auteur local. En fait, son discours est totalement déconnecté du discours colonialiste, souvent victimaire et colérique, de la génération précédente. Malgré les critiques qu'il adresse au milieu, il est convaincu que plusieurs jeunes éditeurs exercent le bon métier et le font bien; il affiche aussi un grand respect pour la génération précédente et il souligne que déjà, depuis son arrivée dans le milieu de l'édition (mais pas à cause d'elle), le Québec a gagné du galon aux yeux des éditeurs étrangers. En bref, il est convaincu que les Québécois sont outillés pour survivre et se démarquer dans une littérature mondialisée : « Il n'y a aucune raison de ne pas avoir de succès ici et partout ailleurs ».

On ne s'étonnera pas qu’Alto ait fait sien l'adage « publier peu, publier mieux ». Antoine Tanguay avoue avoir peur que le succès lui fasse perdre de vue ce qui l'a amené à lancer Alto. L'éditeur a craint quelque temps de s'éparpiller mais, à l’aube du 5e anniversaire, il se dit « confiant de construire un catalogue solide et cohérent ». Il ajoute qu'il a été le seul employé depuis les débuts, mais qu'il a été et est toujours appuyé par des amis et des gens qui sont très compétents, comme Patricia Lamy, son père, Dominique Fortier et Louis Gagné, qui est maintenant son adjoint.

Les années à venir sont pleines de promesses et monsieur Tanguay regorge d'idées. À la sortie de Nikolski, il avait fait imprimer des mini-Nikolski, des chap-books du premier chapitre, faits à la main par l'auteur et lui et qu'il avait laissés traîner dans les bars de Québec... Il ne sait pas si l'objet promotionnel a rempli sa fonction, mais c'est à ce genre d'initiatives qu'il songeait en parlant plus haut de libération de la créativité. Qui s'applique aussi aux éditeurs, s'entend.

Il affiche une loyauté à toute épreuve envers ses auteurs. À publier si peu, craint-il de perdre certains poulains? Tout en avouant que les auteurs sont comme des lapins, qu'ils font des petits, il affiche encore une grande détermination : « S'il faut que je passe à 10 ou 12 livres par année, je le ferai. S'il faut que je me transforme en éditeur en circuit fermé, je le ferai aussi... » Monsieur Tanguay, vous herbesrougerez-vous vraiment?

C'est rafraîchissant de parler avec Antoine Tanguay. Si les meilleurs intervenants du milieu du livre sont ceux qui lisent le plus, on est forcé de penser que les éditeurs les plus enthousiastes sont les meilleurs... (deux Prix des libraires, quatre finalistes au cours des trois dernières années, des ventes qui réjouissent tant les libraires que les auteurs, le Prix France-Québec, le Prix des collégiens, le Prix Anne-Hébert. Et des ventes de droits à l'étranger comme Nikolski, Tarmac, Du bon usage des étoiles (film et droits mondiaux anglais) et Les Carnets de Douglas en France.)

Le mot de la fin? « Je demeure conscient que le monde de l'édition est en transition. De nouvelles façons de travailler émergent et le travail avec l'auteur redevient primordial. C'est un monde où la compétition devient de plus en plus féroce, parce qu'on se bat pour un lectorat qui diminue, et la disparition progressive (et alarmante) des tribunes pour les auteurs et leurs livres n'aide en rien. Je reste fier du chemin accompli, je suis en bien meilleure position que je croyais l'être après cinq ans et, même si ça paraître cliché, je crois que le meilleur reste à venir. J'ai un bureau, un assistant et des projets plein la tête. Ce n'est qu'un début... »

 


[1] L’instant même, 2004,126 pages.

 

Sébastien Lavoie

À votre avis :

Cliquez ici pour faire parvenir votre commentaire (info@lire.ca)

Tous droits réservés © 2003 - 2010 IndexQuébec Inc.