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Il vogue sur un succès critique. Sur un succès public. C'est un hyperactif euphorique qui brasse tout sauf de l'air. Eh oui! tout le monde aime Antoine Tanguay et ses éditions Alto. |
Tout
commence en 2003 alors que Serge Lamothe picosse sur Les
Baldwin[1] sous l'oeil critique dudit
Antoine Tanguay à qui il mentionne alors qu’il devrait
devenir éditeur. La nuit porte à la réflexion du pigiste littéraire
qui, le lendemain, se rend chez Guy Champagne, le propriétaire
des éditions Nota Bene, d'où il ressort avec un mentor et la
promesse de mettre sur pied une division consacrée à la
publication d'auteurs d'ici et d'ailleurs. Il deviendra indépendant
au début de 2006.
Naissent
successivement Nikolski
(de Nicolas Dickner, avec qui il a fait connaissance à
l'université Laval), Point
mort (Clint Hutzulak) et Miles
et Isabel (Ton Gilling), les ouvrages d'un Québécois, d'un
Canadien anglais et d'un Australien. C'était un statement
pour une maison qui, cinq ans après sa fondation, publie
en moyenne huit à dix livres par année, dont quatre québécois,
deux canadiens-anglais et deux étrangers (cette proportion
pourra évidemment changer).
LES
CONFESSIONS D'UN VERBOMOTEUR
C'est
à regret, vraiment, qu'on raccroche le téléphone, même après
une centaine de minutes de conversation avec Antoine Tanguay...
L'homme est avant tout un passionné, et un passionné de
« littérature-point ». Je dis « littérature-point
» en opposition à la « littérature nationale, québécoise
ou marquée par son origine ». Non pas qu'il n'apprécie
pas la littérature québécoise, « très au
contraire », mais il en a
« contre l'amertume de plusieurs intervenants du
milieu qui ne manquent jamais de parler de crise, de déclin, de
manque d'intérêt des lecteurs en général pour ce qu'ils
nomment le “roman littéraire” en opposition au “roman
populaire” (ou populiste, c'est selon). J'essaie de regarder
le problème à l'envers et de voir ce que les gens veulent lire
pour les amener à évoluer et à (re) découvrir le plaisir de
la lecture d'un texte intelligent, bien écrit et faisant
(souvent) appel au développement, tant sur la forme que le
fond, d'un imaginaire riche de sens, fort et inusité ».
« Quand
on me demande s'il se publie trop de livres au Québec, la réponse
diplomatique consiste en un retournement de la question et à déclarer
qu'il n'y a en fait pas assez de lecteurs. Mais une part de la vérité
(si elle existe), c'est qu'il se publie trop de livres sans intérêt
au Québec. » À ses yeux, on n'est pas assez conscient de
la facilité relative avec laquelle un auteur se fait publier
ici en comparaison de la France ou des États-Unis. « Ici,
on dénombre beaucoup d'auteurs qui souhaitent être publiés et
beaucoup d'éditeurs qui souhaitent dénicher la perle rare.
Mais le nombre créé une confusion et les lecteurs ont de la
difficulté à suivre le rythme. »
Pour
lui, sommairement, il n'y a pas lieu de se demander ce qu'il
faut faire pour dynamiser la littérature québécoise; il faut
seulement œuvrer à l'édification de la littérature. On
se contente trop souvent de placer le livre « tendance »
entre les mains du lecteur sans
prendre la peine de se demander s'il correspond à ce
qu'il recherche. Or, la réponse est
trop souvent non.
Sa
sévérité ne résulte pas d'un quelconque snobisme, mais de
passion. Il veut toujours faire plus, c'est-à-dire publier
mieux. Pour lui, dans le monde du livre, les meilleurs sont ceux
qui lisent le plus. Il est d'ailleurs sévère aussi avec lui-même,
se reprochant notamment un manque de rigueur dans les détails.
Il
m'a expliqué son approche avec plein de mots qui disent tout et
son contraire. Il l'a fait en paraphrasant le texte de son site
à propos de la politique éditoriale de sa maison, qui stipule
qu'un manuscrit est publiable si « tout
en restant dans un cadre classique,
[il]
comporte quelques échos à d’autres genres comme
l’anticipation, le roman policier, les transfictions, le
fantastique ou le réalisme magique ou s’il s’articule
autour d’un moteur novateur dans son style ou dans sa forme »). Ça ne m'a pas convaincu, je lui ai proposé une anti-définition :
-Finalement,
vous êtes à contrepied du roman québécois intime —
certains diront nombriliste — des années quatre-vingt?
C'est
un bien mauvais procédé, l'anti-définition, mais il a
acquiescé. Le fin mot des éditions Alto est « imaginaire ».
À moins que ce ne soit storytelling...
Antoine
Tanguay a grandi dans cette littérature souvent raillée que
l'on dit « de genre ». Vous savez. Noir.
Science-fiction. Policier. Horreur. Etc. Il a beaucoup butiné
du côté des littératures anglo-saxonne et japonaise ( Paul
Auster, Yoko Ogawa, Tristan Egolf, Haruki Murakami, Sarah
Waters, Jonathan Lethem, David Mitchell...). Et il ne tarit pas
d'éloges pour le storytelling,
« un terme bien flou qui
veut tout et rien dire, qui n'a jamais été traduit de façon
convaincante en français ».
C'est un genre moins exploité au Québec.
L'IMAGINATION
AU POUVOIR
Ce
qui l'allume particulièrement, c'est la liberté qu'offre la
littérature lorsqu'on la laisse emprunter les chemins de
l'imaginaire. Et il n'est pas surprenant qu'outre le roman
intimiste, le seul autre genre qu'il proscrit soit le roman
historique (et encore, c’est Alto qui a publié Du bon
usage des étoiles, le roman quasi victorien de Dominique
Fortier). « Ce que je recherche, c'est la remise en
question des limites des genres, des façons d'imaginer et de
raconter. »
Antoine
Tanguay fait partie de cette génération pour qui la littérature
ne doit pas être kidnappée par la politique, par le pays en
devenir. « Je m'attarde au texte plus qu'à son impact sur
la construction d'une “littérature nationale” », me
dira-t-il d'ailleurs. L'auteur a le droit de s'amuser, d'expérimenter
sans s'embarrasser de contraintes politiques. Dans le même
esprit, il accorde au livre d'un auteur étranger la même
attention qu'à celui d'un auteur local. En fait, son discours
est totalement déconnecté du discours colonialiste, souvent
victimaire et colérique, de la génération précédente. Malgré
les critiques qu'il adresse au milieu, il est convaincu que
plusieurs jeunes éditeurs exercent le bon métier et le font
bien; il affiche aussi un grand respect pour la génération précédente
et il souligne que déjà, depuis son arrivée dans le milieu de
l'édition (mais pas à
cause d'elle), le Québec a gagné du galon aux yeux des éditeurs
étrangers. En bref, il est convaincu que les Québécois sont
outillés pour survivre et se démarquer dans une littérature
mondialisée : « Il n'y a aucune raison de ne pas
avoir de succès ici et partout ailleurs ».
On
ne s'étonnera pas qu’Alto ait fait sien l'adage « publier
peu, publier mieux ». Antoine Tanguay avoue avoir peur que
le succès lui fasse perdre de vue ce qui l'a amené à lancer
Alto. L'éditeur a craint quelque temps de s'éparpiller mais,
à l’aube du 5e anniversaire, il se dit
« confiant de construire un catalogue solide et cohérent ».
Il ajoute qu'il a été le seul employé depuis les débuts,
mais qu'il a été et est toujours appuyé par des amis et des
gens qui sont très compétents, comme Patricia Lamy, son père,
Dominique Fortier et Louis Gagné, qui est maintenant son
adjoint.
Les
années à venir sont pleines de promesses et monsieur Tanguay
regorge d'idées. À la sortie de Nikolski,
il avait fait imprimer des mini-Nikolski,
des chap-books du premier chapitre, faits à la main par l'auteur et lui
et qu'il avait laissés traîner dans les bars de Québec... Il
ne sait pas si l'objet promotionnel a rempli sa fonction, mais
c'est à ce genre d'initiatives qu'il songeait en parlant plus
haut de libération de la créativité. Qui s'applique aussi aux
éditeurs, s'entend.
Il
affiche une loyauté à toute épreuve envers ses auteurs. À
publier si peu, craint-il de perdre certains poulains? Tout en
avouant que les auteurs sont comme des lapins, qu'ils font des
petits, il affiche encore une grande détermination :
« S'il faut que je passe à 10 ou 12 livres par année, je
le ferai. S'il faut que je me transforme en éditeur en circuit
fermé, je le ferai aussi... » Monsieur Tanguay, vous herbesrougerez-vous
vraiment?
C'est
rafraîchissant de parler avec Antoine Tanguay. Si les meilleurs
intervenants du milieu du livre sont ceux qui lisent le plus, on
est forcé de penser que les éditeurs les plus
enthousiastes sont les meilleurs... (deux Prix des libraires,
quatre finalistes au cours des trois dernières années, des
ventes qui réjouissent tant les libraires que les auteurs, le
Prix France-Québec, le Prix des collégiens, le Prix Anne-Hébert.
Et des ventes de droits à l'étranger comme Nikolski, Tarmac,
Du bon usage des étoiles
(film et droits mondiaux anglais) et Les Carnets de Douglas
en France.)
Le
mot de la fin? « Je
demeure conscient que le monde de l'édition est en transition.
De nouvelles façons de travailler émergent et le travail avec
l'auteur redevient primordial. C'est un monde où la compétition
devient de plus en plus féroce, parce qu'on se bat pour un
lectorat qui diminue, et la disparition progressive (et
alarmante) des tribunes pour les auteurs et leurs livres n'aide
en rien. Je reste fier du chemin accompli, je suis en bien
meilleure position que je croyais l'être après cinq ans et, même
si ça paraître cliché, je crois que le meilleur reste à
venir. J'ai un bureau, un assistant et des projets plein la tête.
Ce n'est qu'un début... »
[1]
L’instant
même, 2004,126 pages.
Sébastien
Lavoie
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